Mercredi 11 novembre 2009

Bien avant de le lire, c'est d'abord la personnalité de Paul Léautaud qui attirait mon attention. Dépeint comme un misanthrope qui comblait son dégoût des hommes par une tendresse et une bienveillance sans limites envers les animaux, l'écrivain consacra une grande part de son temps  et l'essentiel de ses modestes revenus à ceux qu'il considérait davantage comme ses semblables que n'importe quel bipède. De sa maison de Fontenay-aux-Roses, il fit un refuge où chats et chiens trouvèrent au fil du temps un confort de vie que Léautaud se refusait à lui-même. De cet attachement singulier naquirent nombre de textes que Léautaud avait retiré de son célèbre Journal littéraire - l'oeuvre de sa vie, un journal intime tenu de 1893 à sa mort en 1956 - et dont le contenu finit par être rassemblé dans Bestiaire, un ouvrage débordant de tendresse, mais qui après quelques dizaines de pages un peu répétitives, finit par me tomber des mains.

Hormis les animaux, l'un des thèmes littéraires favoris de Léautaud était les femmes. De nombreux ouvrages y sont consacrés, compilant les différentes périodes de la vie amoureuse ou plutôt sexuelle de l'écrivain, car c'est bien plus sous cet angle que le sujet est abordé. Léautaud se refuse à tout sentimentalisme, lui qui s'interdisait tout compromis et écrivait sans se soucier du qu'en-dira-t-on ne se perd pas dans les méandres de l'idéalisation du sentiment amoureux, il décrit ses relations intimes de manière quasi chirurgicale, et c'est justement à travers cette froideur apparente que finit par percer sa sensibilité dans toute son authenticité. Car bien qu'il s'en défende, il apparaît au fil des lignes une vie amoureuse qu'il manie certes avec une infinie précaution, mais qui, indiscutablement, l'a réellement et même ardemment animé.

Le petit ouvrage inachevé se consacre aux deux dernières femmes de sa vie, d'abord Anne Cayssac, trublion érotique qui fera bouillonner la vie sexuelle et sentimentale de Léautaud durant une vingtaine d'années. Comme toujours loin des conventions morales, l'écrivain semblait lui vouer un profond respect pour son vice et son appétit sexuel, et les jeux érotiques auxquels il se livra avec elle apparaissent comme des références absolues lorsque la toute dernière femme de sa vie, Marie Dormoy (à qui on doit bon nombre de publication posthumes de Léautaud, dont celle-ci), apparaît dans sa vie. Ce petit ouvrage brouillon, passant de l'une à l'autre de ses maîtresses sans souci chronologique ou narratif, instaure, si ce n'est une hiérarchie, une comparaison permanente entre les deux femmes. Comblé sexuellement par l'une, et sentimentalement par l'autre ? Il est difficile de se forger un jugement tranché, ce qui est certain, c'est que l'une comme l'autre a marqué la vie de l'écrivain, et lui a par la même occasion inspiré quelques formules pleines d'inspiration sur l'amour et l'idée que l'on peut s'en faire en le regardant sans trop de complaisance.

" (...) On peut adorer une femme, cela n'empêche pas de penser qu'elle est une créature humaine, et, comme telle, capable de toutes les actions, peut-être surtout les mauvaises. De là me sont venus beaucoup de mes mécomptes en amour, de cette méfiance, de ce jugement toujours intact, mêlés à tant de passion. Je l'ai déjà dit : les femmes veulent être admirées et je n'admire point les femmes. (...)"

" (...) Je ne démarrais pas de mon affirmation : sans la jalousie, pas d'amour vrai, ajoutant au surplus qu'il y a bien rarement jalousie sans cause. (...)"

" (...) Quand elle me parlait de sa gratitude, de sa reconnaissance pour tout ce qu'elle lui doit à cet égard - j'en ai vu de sa part des témoignages écrits, qui ne m'ont jamais été agréables, si fou que ce puisse être - je cherchais - la reconnaissance est un sentiment qui m'étonne un peu toujours - ce qu'il pouvait y avoir de plus ou moins complètement et uniquement vrai dans ces mots, sans rien d'une autre nature, qu'aujourd'hui, du reste, que je la connais mieux, femme trop peu passionnée pour que les plaisirs de l'amour puissent pour elle créer un lien un peu profond, un peu durable. Les femmes n'ont pas les souvenirs que nous gardons - ou les ont moindres - , elles sont amoureuses dans le moment. Je crois bien être dans le vrai en écrivant cela, et pour elle, si peu démonstrative, elle me paraît bien ne voir dans un homme que l'instrument de son plaisir, sans rien en elle après. (...) "

" (...) Comme la jalousie peut aussi rendre moral ! Ce que je trouve tout naturel, délicieux, entre elle et moi, m'apparaissait, surtout de sa part, à son âge, avec un homme de soixante ans, dépravé, pervers, presque répugnant. Je trouvais aussi dans les caresses, de sa part, quelque chose de plus vicieux, de plus sensuel, de plus amoureux (et mon erreur était grande, j'eus à l'apprendre par la suite, si toutefois elle a dit vrai) que si elle se fût donnée réellement par la sorte de plaisir un peu bas que ces caresses comportent pour chacun des amants à voir l'autre en pareille posture. Je me dressai, déchiré, la pris par une épaule, dans une légère violence, lui faisant moqueusement compliment en termes vifs : « Tu étais une jolie... » en même temps la couvrant de baisers, repris d'un ardent désir d'elle. « Tu vois, me dit-elle tristement. Tu veux toujours savoir, je te réponds et tu es malheureux. »
Je dois l'avoir joliment blessée, et déçue (elle se contenta de répondre : « Je sais ! ») le jour qui n'est pas loin, nous étions allés ensemble voir au théâtre une de ses amies, que, revenant une fois de plus sur ce qu'est devenue notre liaison et lui disant que je ne conçois pas des relations entre un homme et une femme sans l'amour, je lui dis : « Je n'ai besoin de commerce spirituel avec personne. » Ce qui est la vérité. Il n'y a jamais rien eu d'intellectuel dans mes amours. J'ai toujours ri dans ma vie des gens qui dédient leur ouvrage à leur femme. (...) "

Par Hank - Publié dans : Littérature française
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Vendredi 4 septembre 2009

Ce premier livre du Cubain Pedro Juan Gutiérrez n'est pas réellement un roman, ni même un recueil de nouvelles, il y a bien un lien entre la plupart des textes courts qui le composent, et un ordre chronologique, mais chaque texte peut facilement être lu indépendemment des autres. Gutiérrez y décrit la vie à La Havane dans les années 90, et plus exactement sa vie. Celle d'un quadragénaire dont le seul but est de survivre dans la misère d'un pays exsangue ravagé par des décennies de castrisme et d'embargo économique. Dans le Cuba que dépeint Gutiérrez, le fait est que tout manque à la population : nourriture, eau courante, médicaments, tout, excepté le sexe. Autant dire que la gaudriole occupe une bonne partie des pensées de Gutiérrez, entre deux combines ou boulots ingrats et éreintants pour gagner les quelques pesos qui lui permettront de survivre jusqu'au lendemain. C'est un peu le sport national à La Havane, semble-t-il, entre les pauvres diables qui s'astiquent sur la plage en scrutant les mieux lotis qu'eux s'envoyer en l'air en duo à la nuit tombée, et les cavaleuses cherchant à soutirer quelques dollars aux touristes en échange de leurs charmes, le sexe est partout, c'est un peu l'oxygène des miséreux, l'un des rares plaisirs encore autorisés.

Une grande part de la force de Gutiérrez tient dans sa capacité à raconter sa vie âpre sans jamais s'apitoyer sur lui-même, sans chercher la compassion dans l'oeil du lecteur, et c'est l'un des traits communs qu'on peut lui trouver avec Bukowski. Pour tout dire, bien des choses rappellent l'écrivain américain dans le style de Gutiérrez ; outre ce détachement, cette légèreté étonnante, la prose du Cubain est manifestement très influencée par Bukowski (qu'il cite d'ailleurs furtivement dans un de ses textes), bien plus à mon sens que Henry Miller, à qui le quatrième de couverture le compare. La référence est pour moi indéniable, et en même temps, elle ne prend pas des accents de plagiat, on sent un Gutiérrez à l'aise dans le style, sincère, authentique. Ce ton est le sien, il ne paraît pas chercher à faire du Bukowski, et s'en distingue même à certains moments, comme lorsqu'il évoque le semblant de spiritualité - héritage d'une culture où la religion et les superstitions sont encore bien ancrées dans le quotidien des gens - qui l'anime encore par instants, assez mollement il est vrai, mais dont on ne trouve pas la moindre trace chez Bukowski. Bref, il ne s'agit pas d'un ersatz, mais bien d'un auteur à part entière, de la trempe de ceux - devenus rares - qui portent un regard sans complaisance sur leur vie, leurs motivations réelles, leur personnalité, capables d'aborder tous les sujets - et surtout les plus intimes - sans tabou. Un des plus intéressants écrivains contemporains vivants avec Dan Fante, à mon avis.




"(...) En plus de vingt années de travail dans la presse, je n'ai jamais pu écrire une ligne qui ne soit pas une offense à mes lecteurs. Même pas un minimum de respect pour l'intelligence d'autrui, non. J'ai toujours été forcé de faire comme si j'étais lu par des imbéciles auxquels il fallait injecter de force des idées dans le cerveau. Mais j'étais en train d'abandonner tout ça, d'envoyer au diable la prose élégante et mesurée, celle qui évite tout ce qui pourrait ressembler à une atteinte à la morale et aux bonnes manières. Le respect, je n'en pouvais plus. Et faire sans cesse bonne mine : souriant, poli, bien habillé, rasé de près, fleurant l'eau de Cologne, la montre toujours à l'heure... En se répétant que c'est immuable, que c'est pour la vie. Mais non. Ce que j'apprenais, à cette époque, c'est que rien n'est pour la vie. (...)

"A l'époque, j'étais un type poursuivi par la nostalgie. Je l'avais été depuis toujours et je ne savais pas comment me débarrasser de mes souvenirs pour vivre enfin tranquillement.
Je n'ai pas encore appris. Et je doute que j'apprenne un jour. Mais j'ai compris au moins une chose : on ne peut pas se débarrasser de la nostalgie, parce qu'on ne peut pas se débarrasser de la mémoire. On ne peut pas tirer un trait sur ce qu'on a aimé, c'est impossible. Ca vous reste à jamais. Vous désirez sans cesse revivre les bons moments, tout comme oublier et détruire le souvenir des mauvais. Effacer les saletés que vous avez commises, abolir la mémoire des personnes qui vous fait du mal, rejeter les chagrins et les périodes de tristesse.
La nostalgie fait donc totalement partie de la condition humaine et la seule solution est d'apprendre à vivre avec. Et peut-être, par chance, cessera-t-elle d'être quelque chose de triste et de déprimant pour devenir une petite étincelle qui nous fait redémarrer, nous pousse à nous consacrer à un nouvel amour, à une nouvelle ville, à une nouvelle époque. Meilleurs ou pires, on n'en sait rien et peu importe. Différents, c'est sûr. Et c'est ça que nous cherchons tous, jour après jour : ne pas gaspiller notre vie dans la solitude, rencontrer quelqu'un, nous engager un peu, fuir la routine, goûter notre petite part de fête. (...)"

"(...) La seule chose que je puisse déjà dire, c'est que les rêves sont une vaste fumisterie. Nous, les humains, nous devrions les rejeter, les rêves, poser les pieds au sol et déclarer : « Putain, là d'accord ! Là, je suis bien ancré. Les tempêtes peuvent toujours venir. » C'est la seule manière de parvenir au bout sans trop de naufrages et sans faire eau de toutes parts, ou disons au moins avec seulement un peu d'eau sale dans la sentine. (...)"

"(...) J'étais heureux, alors, sauf que je ne l'ai jamais su. On n'a conscience de sa chance que quand elle vous quitte. (...)"

"(...) Le pauvre, ou l'esclave - c'est du pareil au même - , ne peut pas se permettre d'avoir des principes moraux trop complexes, ni de se montrer trop exigeant sur le plan de la dignité. Autrement, il mourra de faim. « Si tu me donnes rien qu'un peu, ça me suffit et je t'aime », voilà tout. En général, les femmes assimilent ça dès l'enfance et s'arrangent avec. Mais nous, les hommes, il faut qu'on complique les choses avec la révolte, la rectitude morale, ce genre de grands mots. Et à la fin on comprend aussi, juste un peu plus tard qu'elles. (...)"

"(...) les bourgeois ne comprennent rien à rien. C'est pour ça qu'ils ont peur de tout, qu'ils veulent sans cesse savoir ce qui est bien et ce qui est mal, et comment on peut corriger ci, et comment on peut empêcher ça. Tout est anormal, pour eux. Ca doit être terrible, d'appartenir à la classe moyenne et de vouloir tout juger de l'extérieur, de loin, sans risquer son cul. (...)

"(...) Finalement, c'est comme ça qu'on vit, par petits bouts qu'on emboîte les uns aux autres, à toutes les heures, jour après jour, à chaque étape, à empiler les gens d'ici ou là en soi. Et pour terminer on se retrouve avec une existence en forme de casse-tête chinois. (...)"

" Dans ma vie, il n'arrive jamais à tenir, ce satané triangle que forment l'amour, la santé et l'argent. L'amour est un mensonge, le fric un oiseau volage et la santé se détruit en une minute. (...)"

"(...) il'époque était différente, il y a quarante ans : chacun avait son emploi et en vivait. J'ai l'impression qu'alors les gens savaient quelle était leur place et s'y tenaient, sans avoir tant d'ambitions, sans trop se compliquer la vie. Aujourd'hui, au contraire, ça part dans tous les sens. Personne n'a l'air de connaître ses limites, ni ses devoirs, ni ce qu'il veut vraiment, ni la direction à prendre, ni l'endroit où il est. Tous, nous errons à la poursuite de l'argent, désespérés, nous sommes prêts à n'importe quoi pour gratter quelques pièces puis nous passons à une autre combine, et encore à une autre. En fin de compte, tout ce à quoi nous sommes arrivés, c'est à une grande confusion d'individus qui se disputent et se battent entre eux. (...)

Par Hank - Publié dans : Littérature sud-américaine
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Lundi 3 août 2009

"(...) on ne choisit pas d'être seul : on se retrouve dans cet état peu à peu, et alors il n'y a plus d'issue. Sinon résister. Vous entrez dans cette immense plaine désertique et vous ne savez plus quoi faire, tout connement. Souvent, vous vous dites que le mieux est de vous enfuir, vers un autre pays, une autre ville, ailleurs. Mais vous n'y échappez pas pour autant. D'autres fois, vous décidez que vous vous préoccupez trop de vous-même et de votre fichue solitude, qui empire chaque fois que vous vous retrouvez dans le silence et l'isolement : bon, il est temps de passez à l'action, vous pensez, et vous sortez de votre trou, vous allez chercher un ami, ou une femme qui vous donnera un peu de sexe, ou je ne sais qui, n'importe qui pour rompre la solitude car vous n'ignorez pas qu'une fois dans cet état le rhum et l'herbe vous dépriment encore plus. Un peu de sexe, alors. Et sinon, au moins un ami. (...)"

Pedro Juan Gutiérrez, extrait de Trilogie sale de La Havane (1998), éditions 10/18.

Par Hank - Publié dans : Citations
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Samedi 30 mai 2009
"Quand on se refuse au lyrisme, noircir une page devient une épreuve : à quoi bon écrire pour dire exactement ce qu'on avait à dire ?"

De l'inconvénient d'être né, de Emile Michel Cioran (Gallimard / Folio, 1973)
Par Hank - Publié dans : Citations
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Vendredi 29 mai 2009

Depuis le temps que je voulais parler de ce bouquin, j'ai peur d'en oublier un peu en cours de route. Je me contenterai donc de le survoler en attendant une relecture qui sera tout sauf supplicière. Je parlais dans le précédent article de ce que j'attendais d'une lecture, et je peux dire que Guillaume Clémentine a su avec ce premier et unique roman me l'apporter sur un plateau. Je ne sais pas si j'ai l'esprit de contradiction, mais les success stories censées faire rêver et donner l'exemple à suivre, les héros bravant tous les dangers pour vaincre l'adversité, bref, les battants et autres winners m'emmerdent, et je leur préfère de loin les losers, paradoxalement beaucoup plus riches, d'enseignements. Et avec Le petit malheureux, je suis servi. Pas besoin de chercher bien loin d'où l'auteur tire l'inspiration de son personnage. Ce jeune RMIste parisien des années 90, c'est (c'était ?) l'auteur lui-même, et c'est précisément ce vécu qui ressort avec flamboyance dans ce court roman aux racines clairement nihilistes. Qui de plus pertinent qu'un marginal glandeur pour pointer du doigt les égarements de la normalité ? Par définition, le glandeur prend le temps de vivre et sait donc généralement observer, et dans l'art de l'observation et de la remise en cause des préceptes fondateurs de la société, Guillaume (le narrateur) est passé maître. Il égratigne tout et tout le monde - y compris lui-même - dans un style finement ouvragé, teinté d'un cynisme naturel, alerte et drôle. Il dépeint une société déboussolée où chacun s'évertue à brasser de l'air sans raison. Et à ce jeu, le jeune père de famille bien intégré socialement parait bien aussi mal engagé que l'asocial invétéré.

"(...) Et puis, un jour, on a tous mis la tête dans la tapette à rats. Comment met-on la tête dans la tapette à rats ? C'est très simple et très banal à la fois. Une vieille rengaine qui existait déjà avant J.-C., il suffit de rajouter des fax, des bagnoles et des digicodes, c'est la première à droite en sortant de vos vingt ans, vous pouvez pas vous tromper.
Alors voilà : vous trouvez un matin dans la salle de bains une brosse à dents qui n'est pas la vôtre. Puis vous donnez les clefs de chez vous à celle qui vous a choisi. Vous comprendrez d'ailleurs assez vite qu'on ne dit plus « chez vous », mais « chez nous ». Le processus d'aliénation se poursuit en général par l'achat d'un animal domestique, un chat si possible, le chat étant une métaphore rassurante de la liberté qu'on vous laisse : la liberté contrainte par les murs.
Vous pourrez toujours vous réfugier pour lire aux chiottes, la nouvelle Zone NoNo.
Le but de votre moitié ? Vous forger à tout prix des racines communes. La conscience de ces racines communes vous donnera le sentiment rassurant d'appartenir à une communauté organique, même réduite à la plus simple expression. Un tel sentiment vous donnera inévitablement le sens du devoir et des responsabilités que vos parents vous ont déjà inculqué, mais que vous avez su oublier, mettons entre quinze et vingt ans, quand vous aviez des rêves. Le processus d'aliénation se terminera inévitablement par la venue d'un enfant, sauf si vous êtes un créateur, auquel cas vous voudrez absolument faire le malin et vous distinguer, en accouchant, par exemple, d'une oeuvre d'art quelconque. Mais si vous êtes bien membré et totalement dépourvu d'imagination, l'hypothèse la plus probable est que vous devrez rapidement faire l'acquisition d'une poussette pour y déposer le fruit de ce que vous avez enfanté. Il vous faudra alors, non pas choisir, mais trouver ou garder absolument un boulot, n'importe lequel, si possible dans la fonction publique, au moins, là-bas, personne vous empêchera de dormir.
Voilà ! Souriez ! Ne bougez plus ! Vous êtes désormais comme vos parents. On appelle cela l'instinct grégaire. Vous êtes devenu, en quelques années, un animal social. Il est très difficile de lutter contre cela. A moins, bien sûr, que vous n'ayez la chance d'être chômeur, bougnoule ou érémiste. Et encore, quand je parle de chance, c'est vraiment pour me rassurer, faut pas exagérer. (...)"

"(...) Règle numéro un de mon catéchisme imbécile pour mourir idiot selon mes règles à moi : ne portez jamais de montre. La montre est la première chaîne, le premier bracelet qui vous mène droit à la routine, au travail, à la femme qui a été jolie autrefois mais c'est fini et on reste là comme un con par habitude ou pour pas se faire traiter d'enculé. La montre, c'est le début du travail et de la médiocrité à heure fixe. C'est le premier pas vers les points de retraite déjà dénoncés plus haut.  J'ai eu une montre une fois dans ma vie : je me la suis fait chourer par des reubeux dans un couloir de métro un dimanche après-midi, en sortant de la foire du Trône. Merci les reubeux ! Et merde à ceux qui le liront et qui ont des montres ! (...)"

"(...) Ils m'accompagnent tous les deux dans la chambre de l'Enfant Roi. Je le regarde et me fais la réflexion suivante : contrairement aux animaux qui ne sont jamais aussi magnifiques qu'à leur naissance, la beauté s'acquiert chez l'homme en vieillissant. (...)"

" (...) C'est là qu'elle me pose la question deux points ouvrez les guillemets :

« ET TOI, TU FAIS QUOI DANS LA VIE ? »

Que dire, que faire, que répondre à ce que j'ouïs ? Je ne sais pas pourquoi, mais à ce moment-là j'ai pensé que j'aimerais bien me faire tatouer le testicule gauche.
Je pourrais répondre j'attends Godot, mais là on s'aventure dans la métaphysique, il faut être à la hauteur, mais même si j'étais à la hauteur elle ne comprendrait pas, du coup, en fait, les gens n'ont rien à se dire, à part des conneries, et encore même les conneries, je ne supporterais pas les siennes ni elle les miennes. Vivement qu'on se branle tous sur l'Internet, comme ça on n'aura même plus à faire semblant.
D'ailleurs, de deux choses l'une : soit elle ne connaît pas Beckett et elle va croire que je la snobe, soit elle connaît et elle va croire que je l'agresse, ben quoi, ouais, j'attends Godot, à donf, et va te faire foutre, hé, morue !
Je ne suis pas comme ça avec les filles qui ont de jolies jambes. (...)"

" (...) Oh, ce n'est pas exactement qu'ils me renient, non, c'est plus compliqué que cela. Ils me conservent leur amitié. Il faut seulement que ce petit malheureux se lance un peu dans la vie, qu'il s'assume, trouve du travail et une petite copine régulière. Qu'il se stabilise. C'est pour son bien, naturellement. Alors, écoutez-moi bien, bande d'enculés : vivez, croissez, multipliez, enrichissez-vous par le travail et par l'épargne. Mais ne devenez pas grands-pères trop vite. Car le jour viendra où, même après mon troisième lifting, j'arriverai encore à baiser vos petites-filles. Vous mettrez ça sur le compte de leur inexpérience et de ma lâcheté qui m'autorise à abuser de leur innocence. Vous aurez tort. Elles viendront à moi à vingt ans parce qu'elles verront qu'il reste encore un peu de vie en moi, et même en elles, malgré vous, avant que vous ne les ayez formatées ! Qu'elles se dépêchent. Quand elles auront trente ans, il sera trop tard. Elles seront trop vieilles pour moi. (...)"

" (...) Il existe trois sortes de samedis soir :
Le samedi soir glauque, que l'on passe chez soi, tout seul, en faisant semblant de bouquiner, au fond incapable de faire quoi que ce soit, perturbé par le silence de ce téléphone qui se refuse à sonner. Ces soirées-là, en dehors de l'ennui mortel qu'elles suscitent, nous remettent atrocement en question. Nous entendons les cris de joie qui montent de la rue. Toute cette frivolité qui dégueule de partout, sans nous, à travers Paris, nous semble insupportable. Nous avons l'impression que l'humanité tout entière est un gigantesque lupanar dont nous sommes à jamais exclus. Qu'avons-nous donc fait pour être ainsi mis à l'écart ? Pourquoi ? Le méritons-nous ? Où sont nos amis ? Avons-nous encore des amis ? Tous à nos calepins, nous recomposons sans cesse et sans cesse des numéros de téléphone pour tomber sur des répondeurs qui ont l'air de nous dire merde. (...)"

" (...) Que fait un chômeur quand il en a marre de chômer ? Il pourrait chercher du travail. Mais il court le risque, par cet acte inconsidéré, d'aller au-devant d'un échec douloureux, traumatisant et programmé, rendant encore plus difficile un processus de réinsertion sociale délicat et compliqué. C'est pourquoi le chômeur endurci et multirécidiviste s'oriente en général vers un stage de formation. Cette étape de transition, que l'on peut situer approximativemet entre rien et rien, occupe ses journées, lui donne bonne conscience, le fait renouer avec le savoir et la fréquentation des autres, le fait sortir, oh, très provisoirement, de sa marginalité, et surtout, recule l'instant fatidique où il devra enfin se casser le cul, envoyer lettres de motivations et CV, autant d'actes manqués pour faire semblant de chercher un travail dont il ne veut pas, de toute manière du travail y' en a plus, mec, de quoi tu te plains, on te file 2000 F par mois pour acheter la paix sociale, en plus tu devrais être fier, même si tu ne le sais pas tu fais partie de l'avant-garde, c'est toi le monde de demain, le communisme a interdit le chômage, le libéralisme interdira le travail, aie pas peur, rassure-toi, t'iras pas bosser, imaginez ma gueule si je me réveillais un matin, le plein-emploi a été rétabli dans ce pays, m'apprendrait la revue de presse d'Ivan Levaï. Mais non. C'est sans danger. (...)

Publié en 1998 aux éditions Le Serpent à Plumes.

Par Hank - Publié dans : Littérature française
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Jeudi 21 mai 2009

Je vais devoir me faire à cette idée : je suis misogyne. Mon panthéon littéraire est constitué à 100% d'hommes, et bien que, pour me racheter et soulager ma conscience, je sois depuis des années en quête de cette rencontre littéraire féminine qui me fera chavirer, je dois bien reconnaître que toutes mes tentatives se sont pour l'instant avérées infructueuses. Flannery O'Connor m'avait laissé de marbre (non, elle m'avait carrément ennuyé), dans mes souvenirs de collège, George Sand n'a pas plus été capable que les représentants masculins de la littérature classique de me réveiller, j'ai plus récemment tenté Jacqueline Harpman, sans frisson là encore, et alors que je m'attendais à sortir de ma misogynie latente avec Carson McCullers, dont même Bukowski semblait admiratif, je reste toujours aussi coi d'incompréhension et de désespoir.

Ce que je reproche à leurs romans ? Un académisme pesant, un manque d'implication personnel, pour résumer, trop de retenue et trop de forme. Au fond, je reproche à ces dames la même chose qu'à la majorité des romanciers mâles contemporains ou classiques, ce qui, au fond, a plutôt tendance à me rassurer sur mon supposé sectarisme. Le fait est que je m'intéresse aux écrivains, et que les romanciers m'ennuient. Je n'attends pas d'un livre qu'il me raconte une histoire, mais qu'il me donne un point de vue, sur la vie, sur le monde, etc... Je réclame des tripes plus que de l'imagination. Voilà, je préfère le vécu à l'imaginaire. Et que trouve-t-on dans ce second roman de Carson McCullers ? Je vous le donne en mille, une histoire, avec certes une analyse psychologique assez poussée, une mise en exergue de la face obscure de l'humanité et à travers cela, un point de vue de l'auteur, pessimiste, mais à mon sens trop anecdotique pour y prêter vraiment attention. Je suis globalement passé à côté de ce bouquin, et bien que j'aie pris la peine de le terminer, cette histoire de militaires névrosés aussi enclavés dans leur base militaire que dans leurs esprits tortueux ne m'a pas plus excité que cela. Alors s'agit-il d'un roman de jeunesse mal dégrossi (McCullers avait 24 ans lorsqu'elle l'a écrit), je ne saurais le dire, mais j'avoue ne pas avoir tellement envie d'en découvrir davantage.

Un point qui ne trompe d'ailleurs pas, je n'ai pas trouvé beaucoup de passages à retenir. Pour ainsi dire, aucun qui mérite d'être cité...

Par Hank - Publié dans : Littérature américaine
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