Depuis quelques années, lorsqu'un
Figaro Magazine me tombe dans les mains, la première (et parfois la seule) chose que je m'empresse de lire, c'est la chronique de Patrick Besson, son "plateau télé" où il s'emploie
chaque semaine à dégommer en règle la médiocrité des programmes du PAF, épinglant à travers ceux-ci l'absurdité et la vacuité de notre époque. Ses armes sont toujours les mêmes : humour grinçant,
sens de la dérision, ironie cinglante. J'étais curieux de voir à quoi pouvaient ressembler ses romans, et la seule difficulté consistait dès lors à choisir par quel bout commencer, la
bibliographie de l'écrivain/journaliste comptant déjà plusieurs dizaines d'ouvrages. Mon choix se porta dans un premier temps sur La femme riche, un roman concis (moins de 130 pages) à
lire d'une traite. Et difficile de faire autrement lorsque qu'on se plonge dans le récit de cet apprenti tueur à gages dont la mission - croit-il - est d'éliminer la femme d'un chirurgien
esthétique dont il tombera hélas vite amoureux (de la femme, non du chirurgien !). On navigue dans le registre du thriller dans le sens où il y a un suspense qui nous tient en haleine jusqu'à la
fin du récit, mais un thriller haut de gamme, qui ne se prend pas au sérieux, et truffé de phrases qui font "zing" pour reprendre l'expression d'une "blogueuse" qui ne fait pas moins zing. Le
style de Besson est fidèle à ses chroniques, décapant, décalé, et finalement terriblement addictif. On ne peut lacher le bouquin avant d'en avoir vu le bout, pour finalement en arriver à la
conclusion qu'il faudra vite en dégotter un autre !
"(...) il alla s'asseoir au bord de l'étang pendant deux longues heures, pour observer les oiseaux et la quiétude de cette immobilité prolongée dans un environnement d'une
telle beauté l'amena à se poser des questions fondamentales sur l'humanité. Il s'arrêta à l'idée que la vie n'était qu'une danse de mort, qu'il avait traversé trop rapidement le printemps et puis
l'été et qu'il était déjà à mi-chemin de l'automne de sa vie. Il fallait vraiment qu'il s'en sorte un peu mieux parce que chacun sait à quoi ressemble l'hiver."
Jim Harrison, dans Nord-Michigan (1976). Disponible aux éditions 10/18.
Voir l'article sur Nord-Michigan : http://hank77.over-blog.com/article-16209574.html
par Hank
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Je le confesse, j'ai attendu la
trentaine pour me plonger dans l'oeuvre de Céline. Découverte tardive de l'un des écrivains français les plus mémorables du XXème siècle, mais peut-être nécessaire pour mieux l'apprécier et
le comprendre. Premier avertissement, ne comptez pas sur moi pour faire le procès du Céline pamphlétaire des années 30. D'une part, je n'ai lu aucun de ses pamphlets, de l'autre, il serait
sacrément présomptueux de donner des leçons post-mortem à un écrivain de cette trempe, et la manie qui consiste à rejuger les actes de nos aïeux a postériori en ne tenant
jamais compte des contextes historiques, des conditions de vie et d'information d'une époque que nous n'avons pas connue, en rejugeant tout à l'aune de nos connaissances et de
notre douce sérénité actuelles, bref, en se plaçant sur le piédestal de la génération qui sait tout, d'autres s'y adonnent avec suffisamment de zèle pour ne pas avoir besoin de mon
renfort. Il y a de toutes façons des aspects plus intéressants à étudier dans l'oeuvre de Céline, à commencer par ce roman mythique qu'est Voyage au bout de la nuit, le tout premier de
l'auteur, et de l'avis de beaucoup, le plus abouti de son oeuvre. Ce texte dense à la prose populaire nous transporte au gré des pérégrinations de son narrateur - Bardamu - des champs de
bataille de la guerre 14/18 jusque, approximativement, aux années 30. C'est un voyage au fil du temps, mais aussi au travers des continents, Bardamu découvre tour à tour l'Afrique (où il vit
l'enfer du climat et les joies du paludisme), puis l'Amérique (où il goûte aux charmes du travail à la chaine dans des usines toutes dévouées à l'abrutissement des masses), avant de revenir en
France terminer des études de médecine qu'il avait interrompues pour renforcer le contingent de chair à canon de son pays, cette patrie pour laquelle il n'éprouve pas plus d'attachement que pour
le genre humain. Chaque expérience est l'occasion pour Bardamu de conforter son opinion sur la laideur intérieure de ses semblables, et c'est là que la plume de Céline fait mal. On pourrait
presque se passer du reste, pour ne retenir que le florilège de reflexions qui ont valeur d'uppercut dans les convictions de tout humaniste transi. Au fond, Céline ne se montrait-t-il
pas plus fervent défenseur de l'humanité que tous ces beaux parleurs en affirmant avec force et obstination son antimilitarisme sans concession à une époque où tout patriote était
poussé à annihiler son voisin ? "Faire confiance aux hommes, c'est déjà se faire tuer un peu" proclame Bardamu/Céline, ce qui ne l'empêche pas quelques incartades à ses propres
règles, comme lorsqu'il rencontre la généreuse et douce Molly à New-York, ou bien, de retour en France, l'innocent petit Bébert dont il tente de sauver la vie avec acharnement. Ce sont là de
belles exceptions à la règle, mais seulement deux minuscules perles dans une masse visqueuse et nauséabonde que Bardamu côtoie tout au long de ce périple cauchemardesque : sa vie.
"(...) l'amitié est distraite, ou du moins impuissante. Ce qu'elle veut, elle ne le peut pas. Peut-être, après tout, ne le veut-elle pas assez ? Peut-être n'aimons nous pas
assez la vie ? Avez-vous remarqué que la mort seule réveille nos sentiments ? Comme nous aimons les amis qui viennent de nous quitter, n'est-ce pas ? Comme nous admirons ceux de nos maîtres qui
ne parlent plus, la bouche pleine de terre ! L'hommage vient alors tout naturellement, cet hommage que, peut-être, ils avaient attendu de nous toute leur vie. Mais savez-vous pourquoi nous sommes
toujours plus justes et plus généreux avec les morts ? La raison est simple ! Avec eux, il n'y a pas d'obligation. Ils nous laissent libres, nous pouvons prendre notre temps, caser l'hommage
entre le cocktail et une gentille maîtresse, à temps perdu, en somme. S'ils nous obligeaient à quelque chose, ce serait à la mémoire, et nous avons la mémoire courte. Non, c'est le mort frais que
nous aimons chez nos amis, le mort douloureux, notre émotion, nous-même enfin !"
Extrait de La chute, d'Albert Camus (disponible chez Folio)
par Hank
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Le peu que j'avais lu sur Tom Sharpe avant
l'acquisition de ce roman me laissait imaginer un style assez caustique et décalé. En marge, Tom Sharpe l'est très certainement. Corrosif, c'est moins sûr. Le bâtard récalcitrant est
avant tout porté sur le caractère infiniment burlesque de ses personnages. Mais contrairement à un John Kennedy Toole dans La conjuration des imbéciles, l'auteur anglais n'a pas la même
finesse, son humour est même assez gras et lourdingue, tout en restant très gentillet. Ce roman nous embarque dans le fin fond de l'Angleterre, sur le domaine aride et glacial des Flawse,
vieille dynastie aristocratique dont le patriarche nonagénaire est le dernier représentant "pur sang". Le temps s'est arrêté au moyen âge dans le chateau familial où le vieux vit avec
son petit-fils Lockhart, qu'il a élevé seul dans une tradition tout aussi archaïque que le confort de la demeure qui les abrite, et un fidèle homme de main aussi rustique que son
Maître. Arrivé à l'âge adulte, Lockhart ne connait que ce que son grand-père a bien voulu lui inculquer. Il n'a jamais mis les pieds dans une école, mais n'a pas son pareil pour décimer un
troupeau de moutons à la carabine. Pire, sa mère n'a jamais révélé l'identité de son père avant de mourir à sa naissance, et son grand-père a toujours refusé de salir l'honneur des Flawse en
déclarant la naissance de son bâtard de petit-fils. Lockhart n'existe donc que dans la propriété des Flawse, où il jouit pleinement de la vie jusqu'au jour où il découvre l'amour en la
personne de Jessica. En preux chevalier qu'il est, il s'évertue alors à la protéger et à la chérir, dans l'ignorance absolue de toute forme de sexualité, que la très fleur bleue Jessica - que sa
mère a cloitré toute sa jeunesse dans un couvent pour retarder son éclosion et ainsi profiter du patrimoire dont Jessica a hérité de son père - ne connait guère plus que lui. S'ensuit une
cascade de situations cocasses, burlesques, outrancières, et parfois drôles ausssi, il faut bien le reconnaitre. Je pense par exemple à la libido explosive et incontrolable du vieux Flawse, à son
empaillage, au tempérament de brute épaisse de Lockhart capable de toutes les ruses pour protéger les intérêts de son foyer, et puis bien sûr à son incapacité à faire l'amour avec Jessica.
On parvient donc à sourire ici et là, mais on ressort de cette lecture sans grand enthousiasme. Il y a manifestement un âge à ne pas dépasser pour se trouver parfaitement en phase avec
l'humour puéril de Sharpe. Je ne me risquerai finalement pas à la lecture de la série Wilt, qui à vue de nez ne doit pas voler beaucoup plus haut.
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