Depuis quelques années, lorsqu'un
Figaro Magazine me tombe dans les mains, la première (et parfois la seule) chose que je m'empresse de lire, c'est la chronique de Patrick Besson, son "plateau télé" où il s'emploie
chaque semaine à dégommer en règle la médiocrité des programmes du PAF, épinglant à travers ceux-ci l'absurdité et la vacuité de notre époque. Ses armes sont toujours les mêmes : humour grinçant,
sens de la dérision, ironie cinglante. J'étais curieux de voir à quoi pouvaient ressembler ses romans, et la seule difficulté consistait dès lors à choisir par quel bout commencer, la
bibliographie de l'écrivain/journaliste comptant déjà plusieurs dizaines d'ouvrages. Mon choix se porta dans un premier temps sur La femme riche, un roman concis (moins de 130 pages) à
lire d'une traite. Et difficile de faire autrement lorsque qu'on se plonge dans le récit de cet apprenti tueur à gages dont la mission - croit-il - est d'éliminer la femme d'un chirurgien
esthétique dont il tombera hélas vite amoureux (de la femme, non du chirurgien !). On navigue dans le registre du thriller dans le sens où il y a un suspense qui nous tient en haleine jusqu'à la
fin du récit, mais un thriller haut de gamme, qui ne se prend pas au sérieux, et truffé de phrases qui font "zing" pour reprendre l'expression d'une "blogueuse" qui ne fait pas moins zing. Le
style de Besson est fidèle à ses chroniques, décapant, décalé, et finalement terriblement addictif. On ne peut lacher le bouquin avant d'en avoir vu le bout, pour finalement en arriver à la
conclusion qu'il faudra vite en dégotter un autre !
Je le confesse, j'ai attendu la
trentaine pour me plonger dans l'oeuvre de Céline. Découverte tardive de l'un des écrivains français les plus mémorables du XXème siècle, mais peut-être nécessaire pour mieux l'apprécier et
le comprendre. Premier avertissement, ne comptez pas sur moi pour faire le procès du Céline pamphlétaire des années 30. D'une part, je n'ai lu aucun de ses pamphlets, de l'autre, il serait
sacrément présomptueux de donner des leçons post-mortem à un écrivain de cette trempe, et la manie qui consiste à rejuger les actes de nos aïeux a postériori en ne tenant
jamais compte des contextes historiques, des conditions de vie et d'information d'une époque que nous n'avons pas connue, en rejugeant tout à l'aune de nos connaissances et de
notre douce sérénité actuelles, bref, en se plaçant sur le piédestal de la génération qui sait tout, d'autres s'y adonnent avec suffisamment de zèle pour ne pas avoir besoin de mon
renfort. Il y a de toutes façons des aspects plus intéressants à étudier dans l'oeuvre de Céline, à commencer par ce roman mythique qu'est Voyage au bout de la nuit, le tout premier de
l'auteur, et de l'avis de beaucoup, le plus abouti de son oeuvre. Ce texte dense à la prose populaire nous transporte au gré des pérégrinations de son narrateur - Bardamu - des champs de
bataille de la guerre 14/18 jusque, approximativement, aux années 30. C'est un voyage au fil du temps, mais aussi au travers des continents, Bardamu découvre tour à tour l'Afrique (où il vit
l'enfer du climat et les joies du paludisme), puis l'Amérique (où il goûte aux charmes du travail à la chaine dans des usines toutes dévouées à l'abrutissement des masses), avant de revenir en
France terminer des études de médecine qu'il avait interrompues pour renforcer le contingent de chair à canon de son pays, cette patrie pour laquelle il n'éprouve pas plus d'attachement que pour
le genre humain. Chaque expérience est l'occasion pour Bardamu de conforter son opinion sur la laideur intérieure de ses semblables, et c'est là que la plume de Céline fait mal. On pourrait
presque se passer du reste, pour ne retenir que le florilège de reflexions qui ont valeur d'uppercut dans les convictions de tout humaniste transi. Au fond, Céline ne se montrait-t-il
pas plus fervent défenseur de l'humanité que tous ces beaux parleurs en affirmant avec force et obstination son antimilitarisme sans concession à une époque où tout patriote était
poussé à annihiler son voisin ? "Faire confiance aux hommes, c'est déjà se faire tuer un peu" proclame Bardamu/Céline, ce qui ne l'empêche pas quelques incartades à ses propres
règles, comme lorsqu'il rencontre la généreuse et douce Molly à New-York, ou bien, de retour en France, l'innocent petit Bébert dont il tente de sauver la vie avec acharnement. Ce sont là de
belles exceptions à la règle, mais seulement deux minuscules perles dans une masse visqueuse et nauséabonde que Bardamu côtoie tout au long de ce périple cauchemardesque : sa vie.
Sur le papier, un monologue de 150 pages a de quoi rebuter, mais ce
serait sans compter sur le talent et la force des idées de Camus qui font de cette conversation à sens unique - entre Jean Baptiste Clamence, un ancien avocat parisien éxilé à Amsterdam, et un
mystérieux compatriote tout juste rencontré dans un bar - une analyse puissante de la nature humaine et des relations entre les individus. Clamence fait son procès tout au long de ce
monologue, il est à la fois accusé et accusateur, il narre le cheminement de sa chute personnelle, celle d'un homme brillant dans sa profession qui peu à peu s'aperçoit de la comédie d'une vie,
de sa vie comme de toute vie en société, et finit par se dégoûter de tout le soin qu'il donna à se faire passer pour quelqu'un qu'il n'a jamais été, et que personne ne sera jamais :
un être désintéressé et exclusivement dévoué au service des autres. L'élément déclencheur de son désaveu tient en partie dans sa confrontation inattendue avec le suicide
d'une jeune inconnue croisée sur un pont désert, et que Clamence laisse sauter sans même essayer de lui venir en aide. Il ouvre alors les yeux et découvre la véritable source où toute sa vie
il puisa son intérêt pour les autres : la quête de son propre prestige. L'analyse est naturellement cynique, mais tellement lucide.
Présentation éditeur (Livre de Poche)
"Voici l'odyssée désenchantée d'un informaticien entre deux âges, jouant son rôle en observant les mouvements humains et les
banalités qui s'échangent autour des machines à café. L'installation d'un progiciel en province lui permettra d'étendre le champ de ses observations, d'anéantir les dernières illusions d'un
collègue - obsédé malchanceux - et d'élaborer une théorie complète du libéralisme, qu'il soit économique ou sexuel."
Commentaire:
Avouer son faible pour Houellebecq, c'est presque devenu équivalent à se vanter d'une maladie honteuse. Alors, je ne sais pas s'il y a risque de contagion, ou si on doit y voir le
signe d'une perversion quelconque, mais j'avoue, j'aime Houellebecq. Mais plutôt le Houellebecq post Extension du domaine de la lutte, qui n'est à mon avis pas son meilleur roman, loin
s'en faut ; en meme temps, il s'agissait de son premier roman. On retrouve tout de même ses thèmes de prédilection (l'absurdité de nos vies, la pénibilité de vivre, la superficialité
des rapports humains, le désespoir...), mais le récit manque un peu de mise en place, c'est un peu brouillon. Le texte est aussi très court, on a un peu la sensation que Houellebecq ne va pas au
bout des choses. Pas mal quand même pour un premier essai, mais sans plus par rapport à ce qu'il a écrit ensuite (Plateforme notamment, qui reste pour moi son meilleur roman, mais je
n'ai pas lu le dernier).
L'étranger était mon entrée en matière dans l'oeuvre de Camus, et c'est aussi un bouquin qui
aura laissé des traces. Le thème de la vie présenté sous toute son absurdité est abordé de manière particulièrement forte, et au delà de l'aspect dérisoire de toute existence, ce
sont aussi les rapports sociaux entre les hommes qui prennent une forme particulièrement cinglante dans le récit de Camus. Le narrateur - Meursault - n'est pas plus mauvais qu'un
autre, il est simplement différent, et a eu la mauvaise idée de se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment. Le meurtre accidentel d'un jeune arabe sur une plage d'Alger prend une
tournure dramatique à cause de la personnalité incomprise de Meursault. Son indifférence à ce qui l'entoure et ce qu'il vit en fait un monstre aux yeux d'une société qui ne
tolère pas la différence, qui uniformise comportements et caractères, comme s'il n'existait qu'une seule sorte d'homme. Meursault a perdu sa mère, qu'il ne voyait plus depuis longtemps, et
n'éprouve ni peine, ni besoin d'en rajouter auprès de ses congénères pour passer pour le fils modèle qu'il n'a jamais été, ayant perdu la mère modèle qu'elle n'a jamais été non plus. Meursault
est résigné à laisser sa vie entre les mains des autres. La justice se chargera de décider s'il doit vivre ou mourir, mais quelle importance pour un homme que la mort n'effraie pas plus que la
vie ?
Présentation éditeur
(Folio)
"Le seul roman écrit par Ionesco. A trente-cinq ans, un homme fait un héritage et se retire de la vie. Il ne cesse de s'étonner de ses congénères qui continuent à s'agiter, à se battre même,
à aimer, à croire. La recherche de l'oubli, la nostalgie du savoir que nous n'aurons jamais, le sentiment de notre infirmité et du miracle de toute chose, font de cet individu banal un être qui a
la grâce, un mystique pas tellement loin de Pascal."
Commentaire :
J'avais été intrigué par ce bouquin, après avoir lu qu'il s'agissait d'un des livres de chevet de Houellebecq. Ca ne m'a finalement pas étonné, le narrateur est un personnage très "Houellecquien"
: désabusé, amorphe, taciturne, fuyant ses congénères, etc... La première moitié est un peu ennuyeuse (en même temps, la vie du narrateur l'est, donc rien de plus normal), mais le roman
devient de plus en plus intéressant au fil des pages. On dérive sur la fin dans l'anticipation (encore un truc repris dans la plupart des romans de Houellebecq), avec la vision d'une révolution
sanglante sans doute inspirée par les évènements de mai 68 (le roman est sorti en 73 si je ne m'abuse), la fin est assez énigmatique... Un bon roman, qui a certainement été une grande source
d'inspiration pour Houellebecq, et qui pousse un peu à regretter que Ionesco n'en ait écrit qu'un, ses pièces me tentant moins.
Présentation éditeur (Livre de Poche)
:
"(...) Chronique d'une famille bordelaise entre l'affaire Dreyfus et le krach de Wall Street, Le Noeud de vipères offre les coups de théatre, les surprises d'un vrai roman.
La satire et la poésie y coexistent miraculeusement. C'est le chef-d'oeuvre de Mauriac, et l'un des grands romans du XXème siècle."
Commentaires :
Très intéressante lecture, un roman sous forme de journal d'un vieillard en fin de vie (confession qu'il destine d'abord
à sa femme qui n'a jamais cherché à voir ce qui se cachait sous la carapace en des décennies de vie commune) confiant ses frustrations et sa haine à l'égard de sa famille qu'il accuse -
légitimement - de chercher à s'emparer de sa fortune par tous les moyens. Le narrateur dresse un portrait peu flatteur de ses enfants et petits-enfants, dont l'immoralité sous couvert de
protection des intérêts familiaux rend finalement à mes yeux le comportement aigri et haineux du patriarche très attachant.
Un roman qui se lit très vite, et dépeint la nature humaine du début du 20eme siècle sous un angle tout aussi peu flatteur que ce qu'on peut constater de nos jours (immoralité, appat du
gain, égoïsme exacerbé...), malgré la forte influence de la religion à cette époque (particulièrement dans le milieu bourgeois dépeint par l'auteur), piété de pacotille que dénonce sans cesse
Mauriac dans ce livre.
Derniers Commentaires