Littérature française

Jeudi 10 décembre 2009 4 10 /12 /2009 12:00

laurentgane_larrierecourdesapparences.jpg D’abord publié sous le titre Sexualité, illusions, fantasmes et frustrations, le clin d’œil au titre original des Contes de la folie ordinaire de Bukowski était presque trop flagrant et surtout, avait tendance à induire en erreur sur le contenu de ce premier ouvrage de Laurent Gané. Réintitulé depuis L’arrière-cour des apparences, le nouveau titre est à la fois plus personnel à son auteur, et correspond par ailleurs plus fidèlement au contenu de ce recueil de nouvelles. Car Laurent Gané n’est pas Bukowski, il le sait, et ne cherche pas à le devenir. Ce jeune quadragénaire n’a pas le même vécu, pas la même personnalité, et il ne vit pas non plus à la même époque. Leurs regards sur le monde ont à l’évidence quelques points communs (Bukowski n’est pas un de ses auteurs de chevet par hasard), mais ce monde, en l’espace de quelques décennies, a changé, et pas en mieux.

C’est un peu le message que relaie Laurent Gané dans ce livre, où il tente – et c’est là sans doute sa ressemblance la plus frappante avec Bukowski – de cerner la vérité au plus près, en se débarrassant de l’insincérité et des faux semblants qui entravent et aveuglent trop souvent la littérature sur la réalité des choses. A travers des nouvelles pour la plupart fortement autobiographiques, Laurent Gané utilise son sens de la logique et les enseignements qu’il a tiré des lectures d’auteurs tels que Schopenhauer, Nietzsche ou encore Céline pour débusquer l’hypocrisie là où beaucoup ne voient que grandeur et beauté d’âme.

Lorsque l’écrivain nous parle d’amour, par exemple, il aborde le sujet sous un angle aussi désacralisé que possible, le sentiment amoureux est une valeur refuge sans avenir, parfaitement illusoire, semblent nous crier ses textes. Suivant les préceptes de Nietzsche – un de ses maîtres – Laurent Gané est sorti renforcé des épreuves que la vie a semées sur son chemin, il en a tiré une acuité qui tend à cruellement se raréfier dans la pensée contemporaine, un sens de la franchise, de la vérité crue qui fait tout le charme de ce premier ouvrage.


Laurent Gané cherche actuellement un éditeur, L’arrière-cour des apparences est disponible en auto-publication sur le site TheBookEdition, de même que son essai philosophique Discours sur les objectifs premiers et inconscients de l’homme. Il n’est pas inutile de mentionner que la qualité matérielle des livres fabriqués par ce site d’édition à la demande est tout à fait remarquable (couverture en carton épais, papier de bonne qualité, impression précise, reliure collée mais solide), supérieure même à celle proposée par certains éditeurs de livres de poche, et l’expédition très rapide (2 ou 3 jours).


« (…) Tout ce que j’avais entendu à propos de l’amour, du couple, de la fidélité, m’avait toujours paru pour ainsi dire être le comble de l’hypocrisie. Je disais à mes amis que tout ça ce n’était que du sexe, de l’orgueil, de la bêtise, camouflés en sentiment, et que le véritable amour c’était autre chose. (…) »

« (…) Les filles exerçaient sur moi une forte attraction, mais elles n’étaient pas vraiment intéressées par moi. Elles préféraient ceux qui étaient vides, prétentieux, idiots, hypocrites, et le plus souvent avec quelque chose de mauvais. Elles, elles les trouvaient en général originaux et différents, alors qu’ils n’étaient ni l’un ni l’autre, mais qu’ils savaient simplement mieux tricher. Tout cela provoquait chez moi de la frustration, un sentiment d’impuissance et de solitude, des complexes, de la jalousie, de la haine, de la culpabilité et un sentiment d’infériorité et de supériorité mélangés. Pour pouvoir me trouver une valeur, et pour pouvoir me venger, j’allais chercher une femme mieux que les autres. La seule chose que j’ai trouvée, c’est qu’il était impossible que ce monde ne nous rende pas fous, d’une manière ou d’une autre. Tout au plus pouvait-on savoir qu’on l’était. »

« (…) Elle aimait se rendre à des expositions, dans les musées. Elle voulait intégrer les milieux de la mode, de la création, de la culture, et elle attachait à mon goût un peu trop d’importance à l’argent, alors même qu’elle prétendait rechercher ce qui est subtil et fuir ce qui est vulgaire. Dans le fond, elle pensait que d’intégrer ces milieux-là lui donnerait la valeur et la confiance qu’elle n’avait pas, donc elle embellissait le tableau. Le côté aquarium à requins, elle n’en tenait pas compte. Tout ceci était assez ennuyeux, mais comme elle était mignonne, j’étais patient. C’était quelqu’un d’assez sensible, mais qui, comme l’énorme majorité des gens, se compliquait la vie avec des tonnes de principes qu’elle prenait pour des valeurs. (…) »

« (…) C’est incroyable de constater à quel point les hommes peuvent devenir angoissés dès qu’ils se mettent en couple. Ils appellent mûrir et être plus responsable le fait de s’installer avec une femme, ils appellent ça l’amour, alors que c’est surtout la peur qu’ils éprouvent de cette dernière qui les tient. La peur qu’elle parte, et qu’elle ne joue plus son rôle de mère et d’objet sexuel réunis. Et toute leur vie ne fonctionne plus et ne s’organise plus qu’autour de cette peur. C’est un comportement infantile, mensonger, et tout le monde appelle ça devenir adulte. D’autant que la grande majorité de ceux qui sont gouvernés par cette peur, avant de ce mettre en couple, avaient une attitude et tenaient des propos de grands mâles plus forts et plus malins que les autres, et qu’ils continuent généralement à se croire comme tel une fois en couple. (…) »

Par Hank - Publié dans : Littérature française
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Lundi 16 novembre 2009 1 16 /11 /2009 10:39

Les 3 lecteurs de ce blog vont friser la crise de foie, mais à rencontre littéraire exceptionnelle, pas de réaction timorée envisageable. Et puis surtout, je tiens à réagir à chaud à ces lectures, de manière à les survoler le moins possible.

Publié pour la première fois en 1947, mais rédigé essentiellement dans les années 1920 et 1930, Propos d'un jour se découpe en quatre parties compilant aphorismes, notes et réflexions diverses de cet écrivain à l'esprit critique impitoyable.

L'amour* y tient une large part (la première partie y est exclusivement consacrée), et comme à son habitude, Léautaud traite le sujet sans complaisance, son sens de la formule et son mépris des convenances sont mis au service d'idées qui en outreraient encore plus d'un, intoxiqués que nous sommes par le romantisme putassier de l'art dramatique (ou pire : la télévision et ses effusions de larmoiements sur commande) et une très haute estime de la nature véritable des hommes. Léautaud, lui, ne s'acoquine pas avec ce qu'il désigne comme le "commerce spirituel". C'est d'ailleurs ainsi qu'il ouvre le chapitre :

"L'amour, c'est le physique, c'est l'attrait charnel, c'est le plaisir reçu et donné, c'est la jouissance réciproque, c'est la réunion de deux êtres sexuellement faits l'un pour l'autre. Le reste, les hyperboles, les soupirs, les "élans de l'âme" sont des plaisanteries, des propos pour les niais, des rêveries de beaux esprits impuissants. (...)"

Les deux parties suivantes réunissent des notes écrites par l'auteur entre 1927 et 1938, les premières issues de son Journal littéraire (Notes retrouvées), les secondes (Marly-le-Roy et environs) des différentes revues auxquelles Léautaud a collaboré. Les thèmes abordés y sont variés, l'amour y revient parfois, mais l'écrivain réfléchit également beaucoup à l'écriture (voir citations), à la sienne comme à celle de ses confrères, des réflexions souvent très intéressantes sur la place de la vérité dans l'écrit. Léautaud traite également dans ces deux parties des faits de société (il dénonce notamment le patriotisme imbécile des peuples toujours prompts à se battre, rit d'un système éducatif qu'il juge plus préoccupé à formater les esprits qu'à les instruire, etc...), réagit à des évènements politiques, et autant dire que ses propos parfois haineux (l'écrivain préconise à une ou deux reprises le recours à l'eugénisme) en indigneront encore une fois quelques uns.

Mais ces sujets polémiques amènent à se questionner sur le rôle de l'écrivain et surtout sur la conduite à tenir par lui vis à vis de son oeuvre. Les idées interdites au nom d'une certaine idée de la dignité humaine doivent-elles être réprimées ou exprimées par les penseurs ? Autrement dit, la littérature doit-elle s'aligner sur tout autre mode d'expression en privilégiant l'insincérité et le compromis ? Léautaud répond à cette question, d'abord ironiquement avec la dernière partie du livre (Gazette d'hier et d'aujourd'hui) où l'écrivain s'est amusé à jouer le jeu de dupes de ses méprisants détracteurs en composant quelques aphorismes parfaitement dans l'air du temps, mais surtout courageusement, en assumant chacune de ses idées tout en reconnaissant qu'"il n'est pas de sentences, de maximes, d'aphorismes, dont on ne puisse écrire la contre-partie." Une manière de démontrer qu'il est impératif de remuer les idées - et toutes les idées - sans entrave si l'on veut examiner avec rigueur et pertinence tout sujet de réflexion ; une exigence intellectuelle à laquelle, incontestablement, Léautaud n'a cessé de se plier sa vie durant.


(*) Voir citations sur ce thème.

Par Hank - Publié dans : Littérature française
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Vendredi 13 novembre 2009 5 13 /11 /2009 10:51

En littérature, l'imaginaire est - me semble-t-il - souvent porté au pinacle, on est émerveillé devant l'oeuvre des grands romanciers du XIXème siècle, si talentueux à recréer des univers, capter des atmosphères, pointer des réalités propres à un milieu social au travers des histoires mettant en scène des personnages fictifs aux profils psychologiques complexes et réalistes. Face à eux, les écrivains s'inspirant de leur quotidien pour écrire sembleraient vite avoir la tâche facile, et pourtant, rien n'est à mon sens plus difficile que parler de soi-même de manière authentique. Essayez donc de vous regarder droit dans les yeux. Pas simple, non ?

Paul Léautaud a, depuis ses débuts en littérature, uniquement fait cela. Par le biais de son journal intime, il a archivé jour après jour les évènements rythmant son quotidien, des faits en apparence  insignifiants de sa vie aux évènements l'ayant le plus marqué. Léautaud écrivait donc dans l'instantané. La plupart du temps, du moins. Car avec Amours - court roman écrit en 1906 - l'écrivain alors âgé de 34 ans se replongeait dans la fin de son adolescence, ses premiers émois amoureux, sa relation conflictuelle avec son père et sa belle-mère... Le livre est majoritairement consacré à Jeanne Ambert, celle qu'il désigne dès les premières lignes comme son premier amour. Une jeune fille de quelques années son aînée, soeur d'un camarade de Courbevoie avec qui Léautaud avait pris l'habitude de faire le trajet qui le menait à Paris où il travaillait.

Ce court roman laisse entrevoir le cheminement de la misanthropie de son auteur, ainsi que son rapport aux femmes et même à la patrie (son service militaire écourté). Léautaud est certes entouré de quelques camarades, et principalement de Léon Ambert, mais on ne peut réellement parler d'amitié dans la mesure où l'écrivain instaure très vite une distance entre lui et ses semblables, qu'il juge tantôt superficiels (Léon), tantôt mal dégrossis (ses anciens camarades de classe). Son rapport à l'amour tend en revanche à changer au fil du récit, et de l'évolution de sa liaison avec Jeanne semble naître toute la méfiance qu'il manifestera sa vie durant à l'égard du sentiment amoureux. Sa romance évoluera sous les traits plus prosaïques d'un besoin d'amour physique (la seule forme d'amour réelle selon Léautaud). Besoin qu'il continuera du reste à satisfaire dans une infidélité consentie après que Jeanne lui ait trouvé un remplaçant plus fortuné pour l'entretenir.

" (...) J'ai toujours été dans mes relations ce que je suis comme amoureux. Je ne me suis jamais forcé, je n'ai jamais cherché à être plus aimable que je ne peux. Le monde est si drôle, cependant, que j'ai toujours conquis, et d'une façon assez importante, la sympathie des gens à qui j'ai permis de me connaître. Il m'arrive même souvent d'en être étonné à l'extrême, tant j'y ai peu pensé, et me suis peu fatigué. Encore un qui m'adore, me dis-je alors avec attendrissement. Nous verrons ce que cela durera. Et naturellement, je n'en vois jamais la fin, tant il est vrai que l'habitude est une seconde nature. Au contraire, les gens qui ne m'ont vu qu'une fois ou deux, ou qui ne me voient qu'en passant, ceux-là font les difficiles, me trouvent brusque, déplaisant, sauvage, un individu à ne pas voir, en un mot. Citerais-je l'exemple de ma mère, qui m'a bien vu en tout huit jours dans sa vie ? Pas moyen de me faire apprécier, avec elle, et à chaque fois que nous nous sommes vus, ce n'a été que pour attendre davantage avant de nous revoir. (...)"

" (...) L'amour honnête, l'amour pur, le contraire de l'amour, n'est-ce pas ? (...)"

" (...) Tout est si bon, quand on commence, regardant droit devant soi, toute la vie ! et l'on se fripe si rapidement. On ne fait plus guère que recommencer, en se montant le coup de son mieux, l'imprévu et la nouveauté n'y étant plus. (...)"

" (...) J'étais resté ni bien ni mal avec mon père, chaque dimanche j'avais son billet, et nous allions à la Comédie, ayant chaque fois les deux mêmes fauteuils de balcon, les premiers près de la scène. Ai-je assez formé mon esprit, là, presque chaque dimanche, pendant près de deux ans, à écouter tant de superbes âneries, débitées d'un air et d'un ton si faux et si bêtes, par les grands artistes que l'on connaît. Il en a été de tous ces spectacles, heureusement, comme de tous ces grands livres que j'ai lus pendant si longtemps : ils n'ont servi qu'à renforcer petit à petit mon goût exclusif et passionné pour moi-même. (...)"

Par Hank - Publié dans : Littérature française
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Mercredi 11 novembre 2009 3 11 /11 /2009 10:44

Bien avant de le lire, c'est d'abord la personnalité de Paul Léautaud qui attirait mon attention. Dépeint comme un misanthrope qui comblait son dégoût des hommes par une tendresse et une bienveillance sans limites envers les animaux, l'écrivain consacra une grande part de son temps  et l'essentiel de ses modestes revenus à ceux qu'il considérait davantage comme ses semblables que n'importe quel bipède. De sa maison de Fontenay-aux-Roses, il fit un refuge où chats et chiens trouvèrent au fil du temps un confort de vie que Léautaud se refusait à lui-même. De cet attachement singulier naquirent nombre de textes que Léautaud avait retiré de son célèbre Journal littéraire - l'oeuvre de sa vie, un journal intime tenu de 1893 à sa mort en 1956 - et dont le contenu finit par être rassemblé dans Bestiaire, un ouvrage débordant de tendresse, mais qui après quelques dizaines de pages un peu répétitives, finit par me tomber des mains.

Hormis les animaux, l'un des thèmes littéraires favoris de Léautaud était les femmes. De nombreux ouvrages y sont consacrés, compilant les différentes périodes de la vie amoureuse ou plutôt sexuelle de l'écrivain, car c'est bien plus sous cet angle que le sujet est abordé. Léautaud se refuse à tout sentimentalisme, lui qui s'interdisait tout compromis et écrivait sans se soucier du qu'en-dira-t-on ne se perd pas dans les méandres de l'idéalisation du sentiment amoureux, il décrit ses relations intimes de manière quasi chirurgicale, et c'est justement à travers cette froideur apparente que finit par percer sa sensibilité dans toute son authenticité. Car bien qu'il s'en défende, il apparaît au fil des lignes une vie amoureuse qu'il manie certes avec une infinie précaution, mais qui, indiscutablement, l'a réellement et même ardemment animé.

Le petit ouvrage inachevé se consacre aux deux dernières femmes de sa vie, d'abord Anne Cayssac, trublion érotique qui fera bouillonner la vie sexuelle et sentimentale de Léautaud durant une vingtaine d'années. Comme toujours loin des conventions morales, l'écrivain semblait lui vouer un profond respect pour son vice et son appétit sexuel, et les jeux érotiques auxquels il se livra avec elle apparaissent comme des références absolues lorsque la toute dernière femme de sa vie, Marie Dormoy (à qui on doit bon nombre de publication posthumes de Léautaud, dont celle-ci), apparaît dans sa vie. Ce petit ouvrage brouillon, passant de l'une à l'autre de ses maîtresses sans souci chronologique ou narratif, instaure, si ce n'est une hiérarchie, une comparaison permanente entre les deux femmes. Comblé sexuellement par l'une, et sentimentalement par l'autre ? Il est difficile de se forger un jugement tranché, ce qui est certain, c'est que l'une comme l'autre a marqué la vie de l'écrivain, et lui a par la même occasion inspiré quelques formules pleines d'inspiration sur l'amour et l'idée que l'on peut s'en faire en le regardant sans trop de complaisance.

" (...) On peut adorer une femme, cela n'empêche pas de penser qu'elle est une créature humaine, et, comme telle, capable de toutes les actions, peut-être surtout les mauvaises. De là me sont venus beaucoup de mes mécomptes en amour, de cette méfiance, de ce jugement toujours intact, mêlés à tant de passion. Je l'ai déjà dit : les femmes veulent être admirées et je n'admire point les femmes. (...)"

" (...) Je ne démarrais pas de mon affirmation : sans la jalousie, pas d'amour vrai, ajoutant au surplus qu'il y a bien rarement jalousie sans cause. (...)"

" (...) Quand elle me parlait de sa gratitude, de sa reconnaissance pour tout ce qu'elle lui doit à cet égard - j'en ai vu de sa part des témoignages écrits, qui ne m'ont jamais été agréables, si fou que ce puisse être - je cherchais - la reconnaissance est un sentiment qui m'étonne un peu toujours - ce qu'il pouvait y avoir de plus ou moins complètement et uniquement vrai dans ces mots, sans rien d'une autre nature, qu'aujourd'hui, du reste, que je la connais mieux, femme trop peu passionnée pour que les plaisirs de l'amour puissent pour elle créer un lien un peu profond, un peu durable. Les femmes n'ont pas les souvenirs que nous gardons - ou les ont moindres - , elles sont amoureuses dans le moment. Je crois bien être dans le vrai en écrivant cela, et pour elle, si peu démonstrative, elle me paraît bien ne voir dans un homme que l'instrument de son plaisir, sans rien en elle après. (...) "

" (...) Comme la jalousie peut aussi rendre moral ! Ce que je trouve tout naturel, délicieux, entre elle et moi, m'apparaissait, surtout de sa part, à son âge, avec un homme de soixante ans, dépravé, pervers, presque répugnant. Je trouvais aussi dans les caresses, de sa part, quelque chose de plus vicieux, de plus sensuel, de plus amoureux (et mon erreur était grande, j'eus à l'apprendre par la suite, si toutefois elle a dit vrai) que si elle se fût donnée réellement par la sorte de plaisir un peu bas que ces caresses comportent pour chacun des amants à voir l'autre en pareille posture. Je me dressai, déchiré, la pris par une épaule, dans une légère violence, lui faisant moqueusement compliment en termes vifs : « Tu étais une jolie... » en même temps la couvrant de baisers, repris d'un ardent désir d'elle. « Tu vois, me dit-elle tristement. Tu veux toujours savoir, je te réponds et tu es malheureux. »
Je dois l'avoir joliment blessée, et déçue (elle se contenta de répondre : « Je sais ! ») le jour qui n'est pas loin, nous étions allés ensemble voir au théâtre une de ses amies, que, revenant une fois de plus sur ce qu'est devenue notre liaison et lui disant que je ne conçois pas des relations entre un homme et une femme sans l'amour, je lui dis : « Je n'ai besoin de commerce spirituel avec personne. » Ce qui est la vérité. Il n'y a jamais rien eu d'intellectuel dans mes amours. J'ai toujours ri dans ma vie des gens qui dédient leur ouvrage à leur femme. (...) "

Par Hank - Publié dans : Littérature française
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Vendredi 29 mai 2009 5 29 /05 /2009 18:48

Depuis le temps que je voulais parler de ce bouquin, j'ai peur d'en oublier un peu en cours de route. Je me contenterai donc de le survoler en attendant une relecture qui sera tout sauf supplicière. Je parlais dans le précédent article de ce que j'attendais d'une lecture, et je peux dire que Guillaume Clémentine a su avec ce premier et unique roman me l'apporter sur un plateau. Je ne sais pas si j'ai l'esprit de contradiction, mais les success stories censées faire rêver et donner l'exemple à suivre, les héros bravant tous les dangers pour vaincre l'adversité, bref, les battants et autres winners m'emmerdent, et je leur préfère de loin les losers, paradoxalement beaucoup plus riches, d'enseignements. Et avec Le petit malheureux, je suis servi. Pas besoin de chercher bien loin d'où l'auteur tire l'inspiration de son personnage. Ce jeune RMIste parisien des années 90, c'est (c'était ?) l'auteur lui-même, et c'est précisément ce vécu qui ressort avec flamboyance dans ce court roman aux racines clairement nihilistes. Qui de plus pertinent qu'un marginal glandeur pour pointer du doigt les égarements de la normalité ? Par définition, le glandeur prend le temps de vivre et sait donc généralement observer, et dans l'art de l'observation et de la remise en cause des préceptes fondateurs de la société, Guillaume (le narrateur) est passé maître. Il égratigne tout et tout le monde - y compris lui-même - dans un style finement ouvragé, teinté d'un cynisme naturel, alerte et drôle. Il dépeint une société déboussolée où chacun s'évertue à brasser de l'air sans raison. Et à ce jeu, le jeune père de famille bien intégré socialement parait bien aussi mal engagé que l'asocial invétéré.

"(...) Et puis, un jour, on a tous mis la tête dans la tapette à rats. Comment met-on la tête dans la tapette à rats ? C'est très simple et très banal à la fois. Une vieille rengaine qui existait déjà avant J.-C., il suffit de rajouter des fax, des bagnoles et des digicodes, c'est la première à droite en sortant de vos vingt ans, vous pouvez pas vous tromper.
Alors voilà : vous trouvez un matin dans la salle de bains une brosse à dents qui n'est pas la vôtre. Puis vous donnez les clefs de chez vous à celle qui vous a choisi. Vous comprendrez d'ailleurs assez vite qu'on ne dit plus « chez vous », mais « chez nous ». Le processus d'aliénation se poursuit en général par l'achat d'un animal domestique, un chat si possible, le chat étant une métaphore rassurante de la liberté qu'on vous laisse : la liberté contrainte par les murs.
Vous pourrez toujours vous réfugier pour lire aux chiottes, la nouvelle Zone NoNo.
Le but de votre moitié ? Vous forger à tout prix des racines communes. La conscience de ces racines communes vous donnera le sentiment rassurant d'appartenir à une communauté organique, même réduite à la plus simple expression. Un tel sentiment vous donnera inévitablement le sens du devoir et des responsabilités que vos parents vous ont déjà inculqué, mais que vous avez su oublier, mettons entre quinze et vingt ans, quand vous aviez des rêves. Le processus d'aliénation se terminera inévitablement par la venue d'un enfant, sauf si vous êtes un créateur, auquel cas vous voudrez absolument faire le malin et vous distinguer, en accouchant, par exemple, d'une oeuvre d'art quelconque. Mais si vous êtes bien membré et totalement dépourvu d'imagination, l'hypothèse la plus probable est que vous devrez rapidement faire l'acquisition d'une poussette pour y déposer le fruit de ce que vous avez enfanté. Il vous faudra alors, non pas choisir, mais trouver ou garder absolument un boulot, n'importe lequel, si possible dans la fonction publique, au moins, là-bas, personne vous empêchera de dormir.
Voilà ! Souriez ! Ne bougez plus ! Vous êtes désormais comme vos parents. On appelle cela l'instinct grégaire. Vous êtes devenu, en quelques années, un animal social. Il est très difficile de lutter contre cela. A moins, bien sûr, que vous n'ayez la chance d'être chômeur, bougnoule ou érémiste. Et encore, quand je parle de chance, c'est vraiment pour me rassurer, faut pas exagérer. (...)"

"(...) Règle numéro un de mon catéchisme imbécile pour mourir idiot selon mes règles à moi : ne portez jamais de montre. La montre est la première chaîne, le premier bracelet qui vous mène droit à la routine, au travail, à la femme qui a été jolie autrefois mais c'est fini et on reste là comme un con par habitude ou pour pas se faire traiter d'enculé. La montre, c'est le début du travail et de la médiocrité à heure fixe. C'est le premier pas vers les points de retraite déjà dénoncés plus haut.  J'ai eu une montre une fois dans ma vie : je me la suis fait chourer par des reubeux dans un couloir de métro un dimanche après-midi, en sortant de la foire du Trône. Merci les reubeux ! Et merde à ceux qui le liront et qui ont des montres ! (...)"

"(...) Ils m'accompagnent tous les deux dans la chambre de l'Enfant Roi. Je le regarde et me fais la réflexion suivante : contrairement aux animaux qui ne sont jamais aussi magnifiques qu'à leur naissance, la beauté s'acquiert chez l'homme en vieillissant. (...)"

" (...) C'est là qu'elle me pose la question deux points ouvrez les guillemets :

« ET TOI, TU FAIS QUOI DANS LA VIE ? »

Que dire, que faire, que répondre à ce que j'ouïs ? Je ne sais pas pourquoi, mais à ce moment-là j'ai pensé que j'aimerais bien me faire tatouer le testicule gauche.
Je pourrais répondre j'attends Godot, mais là on s'aventure dans la métaphysique, il faut être à la hauteur, mais même si j'étais à la hauteur elle ne comprendrait pas, du coup, en fait, les gens n'ont rien à se dire, à part des conneries, et encore même les conneries, je ne supporterais pas les siennes ni elle les miennes. Vivement qu'on se branle tous sur l'Internet, comme ça on n'aura même plus à faire semblant.
D'ailleurs, de deux choses l'une : soit elle ne connaît pas Beckett et elle va croire que je la snobe, soit elle connaît et elle va croire que je l'agresse, ben quoi, ouais, j'attends Godot, à donf, et va te faire foutre, hé, morue !
Je ne suis pas comme ça avec les filles qui ont de jolies jambes. (...)"

" (...) Oh, ce n'est pas exactement qu'ils me renient, non, c'est plus compliqué que cela. Ils me conservent leur amitié. Il faut seulement que ce petit malheureux se lance un peu dans la vie, qu'il s'assume, trouve du travail et une petite copine régulière. Qu'il se stabilise. C'est pour son bien, naturellement. Alors, écoutez-moi bien, bande d'enculés : vivez, croissez, multipliez, enrichissez-vous par le travail et par l'épargne. Mais ne devenez pas grands-pères trop vite. Car le jour viendra où, même après mon troisième lifting, j'arriverai encore à baiser vos petites-filles. Vous mettrez ça sur le compte de leur inexpérience et de ma lâcheté qui m'autorise à abuser de leur innocence. Vous aurez tort. Elles viendront à moi à vingt ans parce qu'elles verront qu'il reste encore un peu de vie en moi, et même en elles, malgré vous, avant que vous ne les ayez formatées ! Qu'elles se dépêchent. Quand elles auront trente ans, il sera trop tard. Elles seront trop vieilles pour moi. (...)"

" (...) Il existe trois sortes de samedis soir :
Le samedi soir glauque, que l'on passe chez soi, tout seul, en faisant semblant de bouquiner, au fond incapable de faire quoi que ce soit, perturbé par le silence de ce téléphone qui se refuse à sonner. Ces soirées-là, en dehors de l'ennui mortel qu'elles suscitent, nous remettent atrocement en question. Nous entendons les cris de joie qui montent de la rue. Toute cette frivolité qui dégueule de partout, sans nous, à travers Paris, nous semble insupportable. Nous avons l'impression que l'humanité tout entière est un gigantesque lupanar dont nous sommes à jamais exclus. Qu'avons-nous donc fait pour être ainsi mis à l'écart ? Pourquoi ? Le méritons-nous ? Où sont nos amis ? Avons-nous encore des amis ? Tous à nos calepins, nous recomposons sans cesse et sans cesse des numéros de téléphone pour tomber sur des répondeurs qui ont l'air de nous dire merde. (...)"

" (...) Que fait un chômeur quand il en a marre de chômer ? Il pourrait chercher du travail. Mais il court le risque, par cet acte inconsidéré, d'aller au-devant d'un échec douloureux, traumatisant et programmé, rendant encore plus difficile un processus de réinsertion sociale délicat et compliqué. C'est pourquoi le chômeur endurci et multirécidiviste s'oriente en général vers un stage de formation. Cette étape de transition, que l'on peut situer approximativemet entre rien et rien, occupe ses journées, lui donne bonne conscience, le fait renouer avec le savoir et la fréquentation des autres, le fait sortir, oh, très provisoirement, de sa marginalité, et surtout, recule l'instant fatidique où il devra enfin se casser le cul, envoyer lettres de motivations et CV, autant d'actes manqués pour faire semblant de chercher un travail dont il ne veut pas, de toute manière du travail y' en a plus, mec, de quoi tu te plains, on te file 2000 F par mois pour acheter la paix sociale, en plus tu devrais être fier, même si tu ne le sais pas tu fais partie de l'avant-garde, c'est toi le monde de demain, le communisme a interdit le chômage, le libéralisme interdira le travail, aie pas peur, rassure-toi, t'iras pas bosser, imaginez ma gueule si je me réveillais un matin, le plein-emploi a été rétabli dans ce pays, m'apprendrait la revue de presse d'Ivan Levaï. Mais non. C'est sans danger. (...)

Publié en 1998 aux éditions Le Serpent à Plumes.

Par Hank - Publié dans : Littérature française
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Dimanche 25 janvier 2009 7 25 /01 /2009 22:05

Au détour d’un débat dans l’émission « Ce soir ou jamais » dont il était le discret invité, les quelques citations de Céline que fit Olivier Bardolle m’intriguèrent au point de me pencher sans tarder sur les écrits de ce mystérieux écrivain français que je connaissais tout juste de vue. Quelques jours plus tard, je dévorais Le Monologue Implacable, un recueil de fragments de pensées et d’aphorismes dans lequel Bardolle me bluffait de page en page, tant je me retrouvais dans la plupart de ses points de vue sur la nature humaine et les rapports sociaux qui en découlent.

Mon réveillon avec le dernier des chiens donne dans un autre registre, il s’agit d’un roman philosophique, où les réflexions d’Olivier Bardolle sont jetées dans la bouche de l’éloquent Eugène, un clochard placé en travers du chemin de Louis, publicitaire quadragénaire fortuné et blasé, le soir de la Saint Sylvestre. A priori, tout oppose ces deux hommes, mais très vite, Louis est fasciné par la forte personnalité d’Eugène, tout autant que par sa grande culture philosophique. De là toute l’idée du roman, qui se présente sous la forme d’un dialogue entre les deux hommes, dans lequel Louis joue le rôle du contradicteur pour creuser au plus profond de la pensée de son interlocuteur.

Ce premier ouvrage d’Olivier Bardolle n’est peut-être pas sa plus grande réussite, le roman n’est sans doute pas l’exercice littéraire dans lequel l’écrivain est le plus à l’aise, mais le fond de sa pensée est déjà bien là, et cinglant. Les valeurs qui animent le monde en prennent pour leur grade, et notamment l’ambition et le matérialisme, motivés l’un comme l’autre par le désir de domination. Stylistiquement, on pense parfois à La Chute de Camus, tant le dialogue entre les deux personnages tourne bien souvent au monologue (implacable, déjà). Ce dialogue manque parfois un peu de fluidité, mais la force des idées prémunit globalement contre l’ennui, d’autant plus qu’il s’agit d’un texte court (180 pages environs).

« (…) D’abord, à mon sens, le grand problème de la philosophie spéculative, celle qui vous impressionne, c’est son hermétisme. L’homme de la rue n’y comprend rien. Cette philosophie officielle réduit l’évolution de la pensée humaine à une succession de doctrines académiques. Elle s’enivre de concepts, développe jusqu’à plus soif des analyses interminables et stériles sur des textes obsolètes. (…) Pour moi, tant qu’une philosophie, ou une pensée qui s’affirme comme telle, n’a pas subi l’épreuve du vécu, elle n’est rien que des mots. Une philosophie digne de ce nom, de type socratique, se doit d’être une pensée en action, toujours compréhensible par tous, ou elle n’est rien. (…) »

« (…) On peut d’ailleurs considérer que si le mot philosophie signifie étymologiquement « amour de la sagesse », l’amour est, lui, à l’opposé de cet idéal de sagesse. Il représente la passion,  le débordement, la fureur vitale, l’assujettissement des sens, et finalement, la chute : ce n’est pas pour rien que l’on parle de « tomber amoureux ». Les philosophes se tiennent à l’écart de ce champ de mines. En ce qui me concerne, puisque ça vous tracasse, je vous dirai que cette affaire ne me concerne plus vraiment. J’ai beaucoup donné, et, à mon âge, on devient calme sur le sujet, mais ça ne m’empêche pas de penser que cet élan pulsionnel, toujours excessif, s’apparente à une manifestation panique, à un besoin d’oublier son moi dans une chair extérieure, à une tentative désespérée pour échapper à l’emprise du vide. Vide que l’on ressent toujours plus cruellement dans la solitude. On aime parce qu’à deux, on a moins peur du néant, on aime pour se rassurer, se réchauffer et conjurer la mort. (…) »

« (…) Le fameux coup de foudre, ce big-bang affectif, est un état absolument divertissant, de nature extatique. Il court-circuite le libre arbitre, annihile l’état de conscience et vous soulage de vous-même pendant quelque temps. Mais l’effet ne dure pas, les amants sont inéluctablement exposés au laminoir du temps qui passe et érode les sentiments, ils sont assujettis au dur désir de durer… C’est pour cette raison que je n’aime que les rencontres, les débuts, en amour comme en amitié, ces instants précieux où l’autre, frémissant, est encore un étranger qui fascine, un illusionniste qui vous fait croire à l’infini, le temps éphémère d’un miracle partagé. Tous les être semblent extraordinaires lorsqu’ils sont inconnus, nimbés dans le mystère, à bonne distance. On peut projeter sur eux les plus beaux rêves, imaginer le commencement du monde… L’étranger recèle une dimension messianique. Et si c’était l’élu ? Au début, chacun donne le meilleur de lui-même, se surveille, fait attention à sa parure, à ses idées. Il se montre prévenant, attentif, tout sourire, enchanteur… C’est l’histoire du Prince Charmant et de la Belle au bois dormant. Mais c’est vrai en toute chose : l’homme ne crée qu’au début. Dans quelque domaine que ce soit, seule la première démarche est intégralement valide. Celles qui suivent barguignent et se repentent, s’emploient parcelle après parcelle à récupérer le territoire dépassé. C’est ainsi, il n’existe pas de passion durable, pas plus qu’il n’est de séisme continu ou de fièvres ininterrompues, tout finit toujours par retomber. C’est pour cela qu’il ne faut pas s’attarder, qu’il est préférable d’être partout un passant, sinon la grâce s’évanouit avec la durée. Le temps est abrasif à cause de la répétition, toujours l’ennui, le terrible ennui pointe son mufle… (…) »

« (…) on ne peut écarter l’influence de la pression sociale qui interdit la pratique de la sincérité. La vie sociale s’édifie sur le sacrifice de la spontanéité, la culture collective se construit au détriment de l’individu naturel, elle est abrasive, normative, codifiée. Difficile d’y échapper.
- Vous avez une solution ?
- A part la peste bubonique, je ne vois pas… »

Par Hank - Publié dans : Littérature française
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Samedi 22 novembre 2008 6 22 /11 /2008 17:30

 Suivant le principe qu'on n'est jamais mieux servi que par soi-même, Céline publiait quelques années avant sa mort ce très court roman au thème assez original. Sans doute las d'être mal interprété et incompris de bon nombre de journalistes, l'écrivain entreprenait de s'interviewer lui-même par le biais d'un journaliste fictif dépeint sous le trait d'un homme bien comme il faut, intellectuellement propret et bien conditionné, tout l'opposé du personnage Céline, provocateur et sans guère de tabous.

 

Dans Entretiens avec le Professeur Y, Céline s'en donne à coeur joie pour démonter les convenances, et dresser une analyse très intéressante de l'évolution de la littérature, du marché de l'édition, et bien sûr de la société en général qu'il ne manque une nouvelle fois pas de secouer en dénonçant ses nombreux travers, armé de son cynisme, de sa misanthropie et aussi d'un sens de l'humour qui fait souvent mouche. Il en profite également pour disséquer son style si personnel, sans fausse modestie inutile. Autant d'éléments qui aboutissent finalement à un roman un peu à part dans l'oeuvre de cet immense écrivain, plus léger qu'à l'habitude et surtout beaucoup plus concis.

 

"(...) D'ailleurs toute personne de condition (privilégiée, gavée de dividendes) vous affirmera comme une vérité sur laquelle il n'y a pas à revenir, et sans y mettre aucune malice : que seule la misère libère le génie... qu'il convient que l'artiste souffre ! ... et pas qu'un peu ! ... et tant et plus ! ... puisqu'il n'enfante que dans la douleur ! ... et que la Douleur est son Maître ! ... (...)"

 

"(...) les écrivains d'aujourd'hui ne savent pas encore que le cinéma existe !... et que le cinéma a rendu leur façon d'écrire ridicule et inutile... péroreuse et vaine !... (...) leurs romans, tous leurs romans gagneraient beaucoup, gagneraient tout, à être repris par un cinéaste... leurs romans ne sont plus que des scénarios, plus ou moins commerciaux, en mal de cinéastes !... le cinéma a pour lui tout ce qui manque à leurs romans : le mouvement, les paysages, le pittoresque, les belles poupées, à poil, sans poil, les Tarzan, les éphèbes, les lions, les jeux du Cirque à s'y méprendre ! les jeux de boudoir à s'en damner ! la psychologie !... les crimes en veux-tu en voilà !... des orgies de voyages ! comme si on y était ! tout ce que ce pauvre peigne-cul d'écrivain peut qu'indiquer !... ahaner plein ses pensums ! qu'il se fait haïr de ses clients !... il est pas de taille ! tout chromo qu'il se rende ! qu'il s'acharne ! il est surclassé mille !... mille fois ! (...)"

 

"(...) - Que reste-t-il au romancier, alors, selon vous ?

- Toute la masse des débiles mentaux... la masse amorphe... celle qui lit même pas le journal... qui va à peine au cinéma...

- Celle-là peut lire le roman chromo ?...

- Et comment !... surtout tenez, aux cabinets !... là elle a un moment pensif !... qu'elle est bien forcée d'occuper !... (...)"

 

"(...) l'émotion ne peut être captée et transcrite qu'à travers le langage parlé... le souvenir du langage parlé ! et qu'au prix de patiences infinies ! de toutes petites retranscriptions !... à la bonne vôtre !... le cinéma y arrive pas !... c'est la revanche !... en dépit de tous les battages, des milliards de publicité, des milliers de plus en plus gros plans... de cils qu'ont des un mètre de long !... de soupirs, sourires, sanglots, qu'on peut pas rêver davantage, le cinéma reste tout au toc, mécanique, tout froid... il a que de l'émotion en toc !... il capte pas les ondes émotives... il est infirme de l'émotion... monstre infirme !... la masse non plus est pas émotive !... certes !... je vous l'accorde, Professeur Y... elle aime que la gesticulade ! elle est hystérique la masse !... mais que faiblement émotive ! bien faiblement !... Y a belle lurette qui y aurait plus de guerre, Monsieur le Professeur Y, si la masse était émotive !... plus de boucheries !... c'est pas pour demain !... (...)"

 

"(...) arriver très en avance c'est la tactique habituelle des gens qui se méfient... ils veulent renifler les abords... la veille qu'il faudrait arriver tellement les humains sont vicieux... (...)"

Par Hank - Publié dans : Littérature française
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Jeudi 17 juillet 2008 4 17 /07 /2008 14:02

Cet espace commence à sérieusement prendre la poussière, et ça n'est pas en commentant un roman de 1941 que je vais le dépoussiérer. Encore que, Paul Morand était plutôt visionnaire en dépeignant ce portrait si proche de l'homme moderne tel qu'on le connait aujourd'hui, 60 ans plus tard. L'homme pressé se prénomme Pierre, il n'est pas encore affublé de l'attirail de l'humain version 21ème siècle, et ne dispose pas encore de sa technologie asservissante, mais il en présente tous les stigmates : incapable de tenir en place, cherchant à occuper la moindre seconde de son temps, à précipiter les évènements (jusqu'à la naissance de son enfant pour lequel il ne conçoit de patienter 9 mois), l'homme pressé use ses proches un à un et se retrouve seul pour son grand rendez-vous avec la mort.

A travers le portrait caricatural d'un seul homme, Morand critique manifestement l'évolution de toute la société. Le trait est un peu poussé dans ses retranchements et le style est parfois un peu académique (quoi de plus normal pour un académicien...), mais Morand sait souvent se montrer tranchant, dans le portrait qu'il dresse de ses personnages et qui une fois encore ont un peu valeur universelle quant au comportement humain en général. L'égoïsme outrancier de la belle mère de Pierre Niox peut aisément s'appliquer à bien des gens en le nuançant à peine :

"(...) Jeunes et superbes, ces trois filles travaillaient et n'avaient pas trop de vingt-quatre heures pour bénir leur mère de les avoir élevées sans soins, sans religion, sans dot et presque sans y penser. Mais si l'une d'elle avait un malaise ou un chagrin, il lui suffisait d'entrer dans la chambre de Mamicha pour retrouver la paix et la santé. Comme une idole miraculeuse, Mamicha recevait tout, ne donnait rien, mais guérissait. (...)"

La stupidité de l'oncle d'Edwige, la femme de Niox, reflète également bien des conversations de café du commerce où chacun se doit toujours d'avoir un avis sur tout :

"(...) A part cela, il était de l'immense troupeau des imbéciles qui, d'une voix coagulée, rendent leur journal après l'avoir mangé. (...)"

Bien que son style paraisse parfois un peu guindé, Morand laisse aussi échapper quelques traits d'humour assez piquants :

"(...) C'était une femme de quarante-huit ans qui, les jours où elle faisait toilette et se peinturait en blanc, arrivait à n'en paraître que soixante (...)"

Mais c'est encore dans ses réflexions plus philosophiques qu'il se montre le plus cinglant :

"(...) L'enfant encore invisible est sans cesse présent entre eux ; expression de cet impérialisme du moi inconscient et forcené qui nous pousse à toujours étendre nos frontières de chair, il exalte Pierre, excite son impatience passionnée. (...)"

Par Hank - Publié dans : Littérature française
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Jeudi 31 janvier 2008 4 31 /01 /2008 14:55

patrickbesson-lafemmeriche.jpg Depuis quelques années, lorsqu'un Figaro Magazine me tombe dans les mains, la première (et parfois la seule) chose que je m'empresse de lire, c'est la chronique de Patrick Besson, son "plateau télé" où il s'emploie chaque semaine à dégommer en règle la médiocrité des programmes du PAF, épinglant à travers ceux-ci l'absurdité et la vacuité de notre époque. Ses armes sont toujours les mêmes : humour grinçant, sens de la dérision, ironie cinglante. J'étais curieux de voir à quoi pouvaient ressembler ses romans, et la seule difficulté consistait dès lors  à choisir par quel bout commencer, la bibliographie de l'écrivain/journaliste comptant déjà plusieurs dizaines d'ouvrages. Mon choix se porta dans un premier temps sur La femme riche, un roman concis (moins de 130 pages) à lire d'une traite. Et difficile de faire autrement lorsque qu'on se plonge dans le récit de cet apprenti tueur à gages dont la mission - croit-il - est d'éliminer la femme d'un chirurgien esthétique dont il tombera hélas vite amoureux (de la femme, non du chirurgien !). On navigue dans le registre du thriller dans le sens où il y a un suspense qui nous tient en haleine jusqu'à la fin du récit, mais un thriller haut de gamme, qui ne se prend pas au sérieux, et truffé de phrases qui font "zing" pour reprendre l'expression d'une "blogueuse" qui ne fait pas moins zing. Le style de Besson est fidèle à ses chroniques, décapant, décalé, et finalement terriblement addictif. On ne peut lacher le bouquin avant d'en avoir vu le bout, pour finalement en arriver à la conclusion qu'il faudra vite en dégotter un autre !

Par Hank - Publié dans : Littérature française
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Mardi 29 janvier 2008 2 29 /01 /2008 15:38

celine-voyageauboutdelanuit.jpg Je le confesse, j'ai attendu la trentaine pour me plonger dans l'oeuvre de Céline. Découverte tardive de l'un des écrivains français les plus mémorables du XXème siècle, mais peut-être nécessaire pour mieux l'apprécier et le comprendre. Premier avertissement, ne comptez pas sur moi pour faire le procès du Céline pamphlétaire des années 30. D'une part, je n'ai lu aucun de ses pamphlets, de l'autre, il serait sacrément présomptueux de donner des leçons post-mortem à un écrivain de cette trempe, et la manie qui consiste à rejuger les actes de nos aïeux a postériori en ne tenant jamais compte des contextes historiques, des conditions de vie et d'information d'une époque que nous n'avons pas connue, en rejugeant tout à l'aune de nos connaissances et de notre douce sérénité actuelles, bref, en se plaçant sur le piédestal de la génération qui sait tout, d'autres s'y adonnent avec suffisamment de zèle pour ne pas avoir besoin de mon renfort. Il y a de toutes façons des aspects plus intéressants à étudier dans l'oeuvre de Céline, à commencer par ce roman mythique qu'est Voyage au bout de la nuit, le tout premier de l'auteur, et de l'avis de beaucoup, le plus abouti de son oeuvre. Ce texte dense à la prose populaire nous transporte au gré des pérégrinations de son narrateur - Bardamu - des champs de bataille de la guerre 14/18 jusque, approximativement, aux années 30. C'est un voyage au fil du temps, mais aussi au travers des continents, Bardamu découvre tour à tour l'Afrique (où il vit l'enfer du climat et les joies du paludisme), puis l'Amérique (où il goûte aux charmes du travail à la chaine dans des usines toutes dévouées à l'abrutissement des masses), avant de revenir en France terminer des études de médecine qu'il avait interrompues pour renforcer le contingent de chair à canon de son pays, cette patrie pour laquelle il n'éprouve pas plus d'attachement que pour le genre humain. Chaque expérience est l'occasion pour Bardamu de conforter son opinion sur la laideur intérieure de ses semblables, et c'est là que la plume de Céline fait mal. On pourrait presque se passer du reste, pour ne retenir que le florilège de reflexions qui ont valeur d'uppercut dans les convictions de tout humaniste transi. Au fond, Céline ne se montrait-t-il pas plus fervent défenseur de l'humanité que tous ces beaux parleurs en affirmant avec force et obstination son antimilitarisme sans concession à une époque où tout patriote était poussé à annihiler son voisin ? "Faire confiance aux hommes, c'est déjà se faire tuer un peu"  proclame Bardamu/Céline, ce qui ne l'empêche pas quelques incartades à ses propres règles, comme lorsqu'il rencontre la généreuse et douce Molly à New-York, ou bien, de retour en France, l'innocent petit Bébert dont il tente de sauver la vie avec acharnement. Ce sont là de belles exceptions à la règle, mais seulement deux minuscules perles dans une masse visqueuse et nauséabonde que Bardamu côtoie tout au long de ce périple cauchemardesque : sa vie.

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Samedi 26 janvier 2008 6 26 /01 /2008 14:11

albertcamus-lachute.jpg  Sur le papier, un monologue de 150 pages a de quoi rebuter, mais ce serait sans compter sur le talent et la force des idées de Camus qui font de cette conversation à sens unique - entre Jean Baptiste Clamence, un ancien avocat parisien éxilé à Amsterdam, et un mystérieux compatriote tout juste rencontré dans  un bar - une analyse puissante de la nature humaine et des relations entre les individus. Clamence fait son procès tout au long de ce monologue, il est à la fois accusé et accusateur, il narre le cheminement de sa chute personnelle, celle d'un homme brillant dans sa profession qui peu à peu s'aperçoit de la comédie d'une vie, de sa vie comme de toute vie en société, et finit par se dégoûter de tout le soin qu'il donna à se faire passer pour quelqu'un qu'il n'a jamais été, et que personne ne sera jamais : un être désintéressé et exclusivement dévoué au service des autres. L'élément déclencheur de son désaveu tient en partie dans  sa confrontation inattendue avec le suicide d'une jeune inconnue croisée sur un pont désert, et que Clamence laisse sauter sans même essayer de lui venir en aide. Il ouvre alors les yeux et découvre la véritable source où toute sa vie il puisa son intérêt pour les autres : la quête de son propre prestige. L'analyse est naturellement cynique, mais tellement lucide.

Par Hank - Publié dans : Littérature française
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Jeudi 20 septembre 2007 4 20 /09 /2007 17:48

houellebecq-extensiondudomaine.jpg   Présentation éditeur (Livre de Poche)
"Voici l'odyssée désenchantée d'un informaticien entre deux âges, jouant son rôle en observant les mouvements humains et les banalités qui s'échangent autour des machines à café. L'installation d'un progiciel en province lui permettra d'étendre le champ de ses observations, d'anéantir les dernières illusions d'un collègue - obsédé malchanceux - et d'élaborer une théorie complète du libéralisme, qu'il soit économique ou sexuel."
 

Commentaire:
Avouer son faible pour Houellebecq, c'est presque devenu équivalent à se vanter d'une maladie honteuse. Alors, je ne sais pas s'il y a risque de contagion, ou si on doit  y voir le signe d'une perversion quelconque, mais j'avoue, j'aime Houellebecq. Mais plutôt le Houellebecq post Extension du domaine de la lutte, qui n'est à mon avis pas son meilleur roman, loin s'en faut ; en meme temps, il s'agissait de son premier roman. On retrouve tout de même ses thèmes de prédilection (l'absurdité de nos vies, la pénibilité de vivre, la superficialité des rapports humains, le désespoir...), mais le récit manque un peu de mise en place, c'est un peu brouillon. Le texte est aussi très court, on a un peu la sensation que Houellebecq ne va pas au bout des choses. Pas mal quand même pour un premier essai, mais sans plus par rapport à ce qu'il a écrit ensuite (Plateforme notamment, qui reste pour moi son meilleur roman, mais je n'ai pas lu le dernier).

Par Hank - Publié dans : Littérature française
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Mardi 18 septembre 2007 2 18 /09 /2007 16:43

  L'étranger était mon entrée en matière dans l'oeuvre de Camus, et c'est aussi un bouquin qui aura laissé des traces. Le thème de la vie présenté sous toute son absurdité est abordé de manière particulièrement forte, et au delà de l'aspect dérisoire de toute existence, ce sont aussi les rapports sociaux entre les hommes qui prennent une forme particulièrement cinglante dans le récit de Camus. Le narrateur - Meursault -  n'est pas plus mauvais qu'un autre, il est simplement différent, et a eu la mauvaise idée de se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment.  Le meurtre accidentel d'un jeune arabe sur une plage d'Alger prend une tournure dramatique à cause de la personnalité incomprise de Meursault. Son indifférence à ce qui l'entoure et ce qu'il vit  en fait un monstre aux yeux d'une société qui ne tolère pas la différence, qui uniformise comportements et caractères, comme s'il n'existait  qu'une seule sorte d'homme. Meursault a perdu sa mère, qu'il ne voyait plus depuis longtemps, et n'éprouve ni peine, ni besoin d'en rajouter auprès de ses congénères pour passer pour le fils modèle qu'il n'a jamais été, ayant perdu la mère modèle qu'elle n'a jamais été non plus. Meursault est résigné à laisser sa vie entre les mains des autres. La justice se chargera de décider s'il doit vivre ou mourir, mais quelle importance pour un homme que la mort n'effraie pas plus que la vie ?

Par Hank - Publié dans : Littérature française
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