D’abord publié sous le titre
Sexualité, illusions, fantasmes et frustrations, le clin d’œil au titre original des Contes de la folie ordinaire de Bukowski était presque trop flagrant et surtout, avait
tendance à induire en erreur sur le contenu de ce premier ouvrage de Laurent Gané. Réintitulé depuis L’arrière-cour des apparences, le nouveau titre est à la fois plus personnel à son
auteur, et correspond par ailleurs plus fidèlement au contenu de ce recueil de nouvelles. Car Laurent Gané n’est pas Bukowski, il le sait, et ne cherche pas à le devenir. Ce jeune quadragénaire
n’a pas le même vécu, pas la même personnalité, et il ne vit pas non plus à la même époque. Leurs regards sur le monde ont à l’évidence quelques points communs (Bukowski n’est pas un de ses
auteurs de chevet par hasard), mais ce monde, en l’espace de quelques décennies, a changé, et pas en mieux.
C’est un peu le message que relaie Laurent Gané dans ce livre, où il tente – et c’est là sans doute sa ressemblance la plus frappante avec Bukowski – de cerner la vérité au plus près, en se
débarrassant de l’insincérité et des faux semblants qui entravent et aveuglent trop souvent la littérature sur la réalité des choses. A travers des nouvelles pour la plupart fortement
autobiographiques, Laurent Gané utilise son sens de la logique et les enseignements qu’il a tiré des lectures d’auteurs tels que Schopenhauer, Nietzsche ou encore Céline pour débusquer
l’hypocrisie là où beaucoup ne voient que grandeur et beauté d’âme.
Lorsque l’écrivain nous parle d’amour, par exemple, il aborde le sujet sous un angle aussi désacralisé que possible, le sentiment amoureux est une valeur refuge sans avenir, parfaitement
illusoire, semblent nous crier ses textes. Suivant les préceptes de Nietzsche – un de ses maîtres – Laurent Gané est sorti renforcé des épreuves que la vie a semées sur son chemin, il en a tiré
une acuité qui tend à cruellement se raréfier dans la pensée contemporaine, un sens de la franchise, de la vérité crue qui fait tout le charme de ce premier ouvrage.
Laurent Gané cherche actuellement un éditeur, L’arrière-cour des apparences
est disponible en auto-publication sur le site TheBookEdition, de même que son essai philosophique Discours sur les objectifs premiers et inconscients de l’homme. Il n’est pas
inutile de mentionner que la qualité matérielle des livres fabriqués par ce site d’édition à la demande est tout à fait remarquable (couverture en carton épais, papier de bonne qualité,
impression précise, reliure collée mais solide), supérieure même à celle proposée par certains éditeurs de livres de poche, et l’expédition très rapide (2 ou 3 jours).
« (…) Tout ce que j’avais entendu à propos de l’amour, du couple, de la fidélité, m’avait toujours paru pour ainsi dire être le comble de l’hypocrisie. Je disais à mes amis que tout ça ce n’était
que du sexe, de l’orgueil, de la bêtise, camouflés en sentiment, et que le véritable amour c’était autre chose. (…) »
« (…) Les filles exerçaient sur moi une forte attraction, mais elles n’étaient pas vraiment intéressées par moi. Elles préféraient ceux qui étaient vides, prétentieux, idiots, hypocrites, et
le plus souvent avec quelque chose de mauvais. Elles, elles les trouvaient en général originaux et différents, alors qu’ils n’étaient ni l’un ni l’autre, mais qu’ils savaient simplement mieux
tricher. Tout cela provoquait chez moi de la frustration, un sentiment d’impuissance et de solitude, des complexes, de la jalousie, de la haine, de la culpabilité et un sentiment d’infériorité et
de supériorité mélangés. Pour pouvoir me trouver une valeur, et pour pouvoir me venger, j’allais chercher une femme mieux que les autres. La seule chose que j’ai trouvée, c’est qu’il était
impossible que ce monde ne nous rende pas fous, d’une manière ou d’une autre. Tout au plus pouvait-on savoir qu’on l’était. »
« (…) Elle aimait se rendre à des expositions, dans les musées. Elle voulait intégrer les milieux de la mode, de la création, de la culture, et elle attachait à mon goût un peu trop
d’importance à l’argent, alors même qu’elle prétendait rechercher ce qui est subtil et fuir ce qui est vulgaire. Dans le fond, elle pensait que d’intégrer ces milieux-là lui donnerait la valeur
et la confiance qu’elle n’avait pas, donc elle embellissait le tableau. Le côté aquarium à requins, elle n’en tenait pas compte. Tout ceci était assez ennuyeux, mais comme elle était mignonne,
j’étais patient. C’était quelqu’un d’assez sensible, mais qui, comme l’énorme majorité des gens, se compliquait la vie avec des tonnes de principes qu’elle prenait pour des valeurs. (…) »
« (…) C’est incroyable de constater à quel point les hommes peuvent devenir angoissés dès qu’ils se mettent en couple. Ils appellent mûrir et être plus responsable le fait de s’installer avec une femme, ils appellent ça l’amour, alors que c’est surtout la peur qu’ils éprouvent de cette dernière qui les tient. La peur qu’elle parte, et qu’elle ne joue plus son rôle de mère et d’objet sexuel réunis. Et toute leur vie ne fonctionne plus et ne s’organise plus qu’autour de cette peur. C’est un comportement infantile, mensonger, et tout le monde appelle ça devenir adulte. D’autant que la grande majorité de ceux qui sont gouvernés par cette peur, avant de ce mettre en couple, avaient une attitude et tenaient des propos de grands mâles plus forts et plus malins que les autres, et qu’ils continuent généralement à se croire comme tel une fois en couple. (…) »
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Les 3 lecteurs de ce blog vont friser la crise de foie, mais à
rencontre littéraire exceptionnelle, pas de réaction timorée envisageable. Et puis surtout, je tiens à réagir à chaud à ces lectures, de manière à les survoler le moins possible.
En littérature, l'imaginaire est - me semble-t-il - souvent porté au pinacle,
on est émerveillé devant l'oeuvre des grands romanciers du XIXème siècle, si talentueux à recréer des univers, capter des atmosphères, pointer des réalités propres à un milieu social au
travers des histoires mettant en scène des personnages fictifs aux profils psychologiques complexes et réalistes. Face à eux, les écrivains s'inspirant de leur quotidien pour écrire
sembleraient vite avoir la tâche facile, et pourtant, rien n'est à mon sens plus difficile que parler de soi-même de manière authentique. Essayez donc de vous regarder droit dans les yeux. Pas
simple, non ?
Bien avant de le lire, c'est d'abord la personnalité de Paul
Léautaud qui attirait mon attention. Dépeint comme un misanthrope qui comblait son dégoût des hommes par une tendresse et une bienveillance sans limites envers les animaux, l'écrivain consacra
une grande part de son temps et l'essentiel de ses modestes revenus à ceux qu'il considérait davantage comme ses semblables que n'importe quel bipède. De sa maison de Fontenay-aux-Roses, il
fit un refuge où chats et chiens trouvèrent au fil du temps un confort de vie que Léautaud se refusait à lui-même. De cet attachement singulier naquirent nombre de textes que Léautaud avait
retiré de son célèbre Journal littéraire - l'oeuvre de sa vie, un journal intime tenu de 1893 à sa mort en 1956 - et dont le contenu finit par être rassemblé dans Bestiaire, un
ouvrage débordant de tendresse, mais qui après quelques dizaines de pages un peu répétitives, finit par me tomber des mains.
Depuis le temps que je voulais parler de ce bouquin, j'ai
peur d'en oublier un peu en cours de route. Je me contenterai donc de le survoler en attendant une relecture qui sera tout sauf supplicière. Je parlais dans le précédent article de ce que
j'attendais d'une lecture, et je peux dire que Guillaume Clémentine a su avec ce premier et unique roman me l'apporter sur un plateau. Je ne sais pas si j'ai l'esprit de contradiction, mais les
success stories censées faire rêver et donner l'exemple à suivre, les héros bravant tous les dangers pour vaincre l'adversité, bref, les battants et autres winners m'emmerdent,
et je leur préfère de loin les losers, paradoxalement beaucoup plus riches, d'enseignements. Et avec Le petit malheureux, je suis servi. Pas besoin de chercher bien loin d'où l'auteur
tire l'inspiration de son personnage. Ce jeune RMIste parisien des années 90, c'est (c'était ?) l'auteur lui-même, et c'est précisément ce vécu qui ressort avec flamboyance dans ce court roman
aux racines clairement nihilistes. Qui de plus pertinent qu'un marginal glandeur pour pointer du doigt les égarements de la normalité ? Par définition, le glandeur prend le temps de vivre et sait
donc généralement observer, et dans l'art de l'observation et de la remise en cause des préceptes fondateurs de la société, Guillaume (le narrateur) est passé maître. Il égratigne tout et tout le
monde - y compris lui-même - dans un style finement ouvragé, teinté d'un cynisme naturel, alerte et drôle. Il dépeint une société déboussolée où chacun s'évertue à brasser de l'air sans
raison. Et à ce jeu, le jeune père de famille bien intégré socialement parait bien aussi mal engagé que l'asocial invétéré.
Au détour d’un débat dans l’émission « Ce soir
ou jamais » dont il était le discret invité, les quelques citations de Céline que fit Olivier Bardolle m’intriguèrent au point de me pencher sans tarder sur les écrits de ce mystérieux écrivain
français que je connaissais tout juste de vue. Quelques jours plus tard, je dévorais Le Monologue Implacable, un recueil de fragments de pensées et d’aphorismes dans lequel Bardolle me
bluffait de page en page, tant je me retrouvais dans la plupart de ses points de vue sur la nature humaine et les rapports sociaux qui en découlent.
Suivant le principe qu'on n'est jamais mieux servi que
par soi-même, Céline publiait quelques années avant sa mort ce très court roman au thème assez original. Sans doute las d'être mal interprété et incompris de bon nombre de journalistes,
l'écrivain entreprenait de s'interviewer lui-même par le biais d'un journaliste fictif dépeint sous le trait d'un homme bien comme il faut, intellectuellement propret et bien conditionné, tout
l'opposé du personnage Céline, provocateur et sans guère de tabous.
Cet espace commence à sérieusement
prendre la poussière, et ça n'est pas en commentant un roman de 1941 que je vais le dépoussiérer. Encore que, Paul Morand était plutôt visionnaire en dépeignant ce portrait si proche de
l'homme moderne tel qu'on le connait aujourd'hui, 60 ans plus tard. L'homme pressé se prénomme Pierre, il n'est pas encore affublé de l'attirail de l'humain version 21ème
siècle, et ne dispose pas encore de sa technologie asservissante, mais il en présente tous les stigmates : incapable de tenir en place, cherchant à occuper la moindre seconde de son temps, à
précipiter les évènements (jusqu'à la naissance de son enfant pour lequel il ne conçoit de patienter 9 mois), l'homme pressé use ses proches un à un et se retrouve seul pour son grand
rendez-vous avec la mort.
Depuis quelques années, lorsqu'un
Figaro Magazine me tombe dans les mains, la première (et parfois la seule) chose que je m'empresse de lire, c'est la chronique de Patrick Besson, son "plateau télé" où il s'emploie
chaque semaine à dégommer en règle la médiocrité des programmes du PAF, épinglant à travers ceux-ci l'absurdité et la vacuité de notre époque. Ses armes sont toujours les mêmes : humour grinçant,
sens de la dérision, ironie cinglante. J'étais curieux de voir à quoi pouvaient ressembler ses romans, et la seule difficulté consistait dès lors à choisir par quel bout commencer, la
bibliographie de l'écrivain/journaliste comptant déjà plusieurs dizaines d'ouvrages. Mon choix se porta dans un premier temps sur La femme riche, un roman concis (moins de 130 pages) à
lire d'une traite. Et difficile de faire autrement lorsque qu'on se plonge dans le récit de cet apprenti tueur à gages dont la mission - croit-il - est d'éliminer la femme d'un chirurgien
esthétique dont il tombera hélas vite amoureux (de la femme, non du chirurgien !). On navigue dans le registre du thriller dans le sens où il y a un suspense qui nous tient en haleine jusqu'à la
fin du récit, mais un thriller haut de gamme, qui ne se prend pas au sérieux, et truffé de phrases qui font "zing" pour reprendre l'expression d'une "blogueuse" qui ne fait pas moins zing. Le
style de Besson est fidèle à ses chroniques, décapant, décalé, et finalement terriblement addictif. On ne peut lacher le bouquin avant d'en avoir vu le bout, pour finalement en arriver à la
conclusion qu'il faudra vite en dégotter un autre !
Je le confesse, j'ai attendu la
trentaine pour me plonger dans l'oeuvre de Céline. Découverte tardive de l'un des écrivains français les plus mémorables du XXème siècle, mais peut-être nécessaire pour mieux l'apprécier et
le comprendre. Premier avertissement, ne comptez pas sur moi pour faire le procès du Céline pamphlétaire des années 30. D'une part, je n'ai lu aucun de ses pamphlets, de l'autre, il serait
sacrément présomptueux de donner des leçons post-mortem à un écrivain de cette trempe, et la manie qui consiste à rejuger les actes de nos aïeux a postériori en ne tenant
jamais compte des contextes historiques, des conditions de vie et d'information d'une époque que nous n'avons pas connue, en rejugeant tout à l'aune de nos connaissances et de
notre douce sérénité actuelles, bref, en se plaçant sur le piédestal de la génération qui sait tout, d'autres s'y adonnent avec suffisamment de zèle pour ne pas avoir besoin de mon
renfort. Il y a de toutes façons des aspects plus intéressants à étudier dans l'oeuvre de Céline, à commencer par ce roman mythique qu'est Voyage au bout de la nuit, le tout premier de
l'auteur, et de l'avis de beaucoup, le plus abouti de son oeuvre. Ce texte dense à la prose populaire nous transporte au gré des pérégrinations de son narrateur - Bardamu - des champs de
bataille de la guerre 14/18 jusque, approximativement, aux années 30. C'est un voyage au fil du temps, mais aussi au travers des continents, Bardamu découvre tour à tour l'Afrique (où il vit
l'enfer du climat et les joies du paludisme), puis l'Amérique (où il goûte aux charmes du travail à la chaine dans des usines toutes dévouées à l'abrutissement des masses), avant de revenir en
France terminer des études de médecine qu'il avait interrompues pour renforcer le contingent de chair à canon de son pays, cette patrie pour laquelle il n'éprouve pas plus d'attachement que pour
le genre humain. Chaque expérience est l'occasion pour Bardamu de conforter son opinion sur la laideur intérieure de ses semblables, et c'est là que la plume de Céline fait mal. On pourrait
presque se passer du reste, pour ne retenir que le florilège de reflexions qui ont valeur d'uppercut dans les convictions de tout humaniste transi. Au fond, Céline ne se montrait-t-il
pas plus fervent défenseur de l'humanité que tous ces beaux parleurs en affirmant avec force et obstination son antimilitarisme sans concession à une époque où tout patriote était
poussé à annihiler son voisin ? "Faire confiance aux hommes, c'est déjà se faire tuer un peu" proclame Bardamu/Céline, ce qui ne l'empêche pas quelques incartades à ses propres
règles, comme lorsqu'il rencontre la généreuse et douce Molly à New-York, ou bien, de retour en France, l'innocent petit Bébert dont il tente de sauver la vie avec acharnement. Ce sont là de
belles exceptions à la règle, mais seulement deux minuscules perles dans une masse visqueuse et nauséabonde que Bardamu côtoie tout au long de ce périple cauchemardesque : sa vie.
Sur le papier, un monologue de 150 pages a de quoi rebuter, mais ce
serait sans compter sur le talent et la force des idées de Camus qui font de cette conversation à sens unique - entre Jean Baptiste Clamence, un ancien avocat parisien éxilé à Amsterdam, et un
mystérieux compatriote tout juste rencontré dans un bar - une analyse puissante de la nature humaine et des relations entre les individus. Clamence fait son procès tout au long de ce
monologue, il est à la fois accusé et accusateur, il narre le cheminement de sa chute personnelle, celle d'un homme brillant dans sa profession qui peu à peu s'aperçoit de la comédie d'une vie,
de sa vie comme de toute vie en société, et finit par se dégoûter de tout le soin qu'il donna à se faire passer pour quelqu'un qu'il n'a jamais été, et que personne ne sera jamais :
un être désintéressé et exclusivement dévoué au service des autres. L'élément déclencheur de son désaveu tient en partie dans sa confrontation inattendue avec le suicide
d'une jeune inconnue croisée sur un pont désert, et que Clamence laisse sauter sans même essayer de lui venir en aide. Il ouvre alors les yeux et découvre la véritable source où toute sa vie
il puisa son intérêt pour les autres : la quête de son propre prestige. L'analyse est naturellement cynique, mais tellement lucide.
Présentation éditeur (Livre de Poche)
L'étranger était mon entrée en matière dans l'oeuvre de Camus, et c'est aussi un bouquin qui
aura laissé des traces. Le thème de la vie présenté sous toute son absurdité est abordé de manière particulièrement forte, et au delà de l'aspect dérisoire de toute existence, ce
sont aussi les rapports sociaux entre les hommes qui prennent une forme particulièrement cinglante dans le récit de Camus. Le narrateur - Meursault - n'est pas plus mauvais qu'un
autre, il est simplement différent, et a eu la mauvaise idée de se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment. Le meurtre accidentel d'un jeune arabe sur une plage d'Alger prend une
tournure dramatique à cause de la personnalité incomprise de Meursault. Son indifférence à ce qui l'entoure et ce qu'il vit en fait un monstre aux yeux d'une société qui ne
tolère pas la différence, qui uniformise comportements et caractères, comme s'il n'existait qu'une seule sorte d'homme. Meursault a perdu sa mère, qu'il ne voyait plus depuis longtemps, et
n'éprouve ni peine, ni besoin d'en rajouter auprès de ses congénères pour passer pour le fils modèle qu'il n'a jamais été, ayant perdu la mère modèle qu'elle n'a jamais été non plus. Meursault
est résigné à laisser sa vie entre les mains des autres. La justice se chargera de décider s'il doit vivre ou mourir, mais quelle importance pour un homme que la mort n'effraie pas plus que la
vie ?
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