Littérature américaine

Jeudi 21 mai 2009

Je vais devoir me faire à cette idée : je suis misogyne. Mon panthéon littéraire est constitué à 100% d'hommes, et bien que, pour me racheter et soulager ma conscience, je sois depuis des années en quête de cette rencontre littéraire féminine qui me fera chavirer, je dois bien reconnaître que toutes mes tentatives se sont pour l'instant avérées infructueuses. Flannery O'Connor m'avait laissé de marbre (non, elle m'avait carrément ennuyé), dans mes souvenirs de collège, George Sand n'a pas plus été capable que les représentants masculins de la littérature classique de me réveiller, j'ai plus récemment tenté Jacqueline Harpman, sans frisson là encore, et alors que je m'attendais à sortir de ma misogynie latente avec Carson McCullers, dont même Bukowski semblait admiratif, je reste toujours aussi coi d'incompréhension et de désespoir.

Ce que je reproche à leurs romans ? Un académisme pesant, un manque d'implication personnel, pour résumer, trop de retenue et trop de forme. Au fond, je reproche à ces dames la même chose qu'à la majorité des romanciers mâles contemporains ou classiques, ce qui, au fond, a plutôt tendance à me rassurer sur mon supposé sectarisme. Le fait est que je m'intéresse aux écrivains, et que les romanciers m'ennuient. Je n'attends pas d'un livre qu'il me raconte une histoire, mais qu'il me donne un point de vue, sur la vie, sur le monde, etc... Je réclame des tripes plus que de l'imagination. Voilà, je préfère le vécu à l'imaginaire. Et que trouve-t-on dans ce second roman de Carson McCullers ? Je vous le donne en mille, une histoire, avec certes une analyse psychologique assez poussée, une mise en exergue de la face obscure de l'humanité et à travers cela, un point de vue de l'auteur, pessimiste, mais à mon sens trop anecdotique pour y prêter vraiment attention. Je suis globalement passé à côté de ce bouquin, et bien que j'aie pris la peine de le terminer, cette histoire de militaires névrosés aussi enclavés dans leur base militaire que dans leurs esprits tortueux ne m'a pas plus excité que cela. Alors s'agit-il d'un roman de jeunesse mal dégrossi (McCullers avait 24 ans lorsqu'elle l'a écrit), je ne saurais le dire, mais j'avoue ne pas avoir tellement envie d'en découvrir davantage.

Un point qui ne trompe d'ailleurs pas, je n'ai pas trouvé beaucoup de passages à retenir. Pour ainsi dire, aucun qui mérite d'être cité...

Par Hank
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Vendredi 30 janvier 2009

Quand Charles Bukowski décidait de s’attaquer au roman de genre, il convenait de s’attendre à un résultat tout sauf conventionnel. De fait, lâchant temporairement son double Chinaski (dont il est quand même furtivement fait allusion dans le récit), Buk se glissait dans la peau de Nick Belane, un détective privé à la dégaine et au tempérament fortement Bukowskiens.

Dès le premier chapitre, on sait que Bukowski nous embarque dans un univers hors norme, bien à lui, Belane se présente sous les traits d’un raté flamboyant, obsédé sexuel attachant, grand duc de l’ivrognerie, et le ton du roman s’annonce tout ce qu’il y a de plus léger et poilant. On ne peut s’empêcher de sourire et même rire à la lecture des aventures fantaisistes de Belane, qui tour à tour se retrouve mêlé à des enquêtes tout ce qu’il y a de plus farfelues, qui se réfèrent autant au polar classique qu’à la science-fiction burlesque d’un Ed Wood voire même à l’univers improbable d’un Russ Meyer. Il est d’abord recruté par la Grande Faucheuse en personne pour retrouver l’écrivain Céline, un mort bien vivant - presque centenaire mais pimpant comme un jeune homme - qui coule des jours paisibles à Los Angeles. Viennent ensuite des histoires de moineau écarlate (la grande énigme du roman), d’extra-terrestre lubrique et bien gaulée et de mari trompé qui apparaissent toutes plus ou moins liées et mettent sérieusement à contribution les maigres talents d’enquêteur de Belane, autant qu'elles ébanlent sa santé mentale.

Bukowski ne se contente évidemment pas de raconter une histoire abracadabrante, on retrouve dans son roman à la fois l’esprit et l’imagination débridée de certaines de ses nouvelles et aussi les grands thèmes qui ont construit son œuvre, comme l’insignifiance de nos existences, les névroses et les bas instincts qui animent l’humanité, le tout asséné avec sa légèreté habituelle, son lyrisme et son humour décapant. Un roman à part donc, mais pas tant que ça.

« (…) Je n’avais pas le moral, et la marche n’arrangea pas les choses. Chienne de philosophie ! L’homme est né pour mourir. Impossible de nier l’évidence. On se rattache à tout ce qui passe et on attend. On attend le dernier métro. On attend une paire de gros nibards dans une chambre d’hôtel, une nuit d’août à Las Vegas. On attend que les poules aient des dents. On attend que le soleil baise la lune. Et en attendant, on se raccroche à n’importe quoi. (…) »

« (…) L’heure était venue de se livrer à une petite auto-analyse.
Primo, on arrêtait les frais pour la journée.
Secundo, la vie épuise l’homme, elle le réduit à néant.
Et tertio, demain il ferait jour. (…) »

« (…) Depuis le seuil, je jetai un œil sur le club-house. Juste une belle brochette de vieux friqués. Comment avaient-ils fait ? Et de combien d’ailleurs avons-nous besoin ?  Car, finalement, toute cette thune, on en fait quoi ? Tous, nous allons casser notre pipe, et néanmoins la plupart d’entre nous s’esquintent la santé à grappiller deux, trois biffetons de plus. Un jeu de débiles. Pouvoir encore enfiler ses chaussures chaque matin que Dieu fait, n’est-ce pas la plus grande des victoires ? (…) »

« (…) Je me traînai jusqu’à la salle de bains. Il n’y a rien que je déteste plus que de croiser mon reflet dans un miroir, et pourtant je m’y résolus. L’image même d’un homme défait et vaincu. D’énormes valises noires autour d’yeux minuscules et craintifs. Tout à fait l’air d’un rat pris au piège par un chat impitoyable. Ma peau se débandait de toutes parts, comme si elle avait haï le corps qu’elle enveloppait. Mais le pire, c’étaient mes sourcils, pareils à des rideaux en bout de course et qui ne laissaient filtrer que le regard d’un dément. Horrible. A gerber. Et de plus, j’avais les intestins bloqués. Incapable d’en mouler un. Je me rendis quand même dans les toilettes pour pisser. Je m’appliquai à viser le centre de la cuvette mais, sans que je comprenne pourquoi, j’inondai le carrelage. Me ressaisissant, je revisai le trou, et, cette fois, je baptisai le siège que j’avais oublié de relever. Pour éponger, un rouleau de papier cul y passa quasiment. Mais c’était nickel ! Il ne me resta plus qu’à tirer la chasse. Ensuite, je me mis à la fenêtre. Sur le toit d’en face, un chat lâcha tranquillement sa crotte. Parfait. Je retournai dans la salle de bains pour me laver les dents. Mais parce que je pressai trop fort le tube de dentifrice, le lavabo en fut éclaboussé. C’était un dentifrice vert. Qui ressemblait à un ténia engraissé à la chlorophylle. Avec un doigt, j’en récupérai un peu que j’appliquai sur ma brosse. Puis, j’ouvris la bouche, et mes dents apparurent. Quelle invention diabolique que les dents ! On s’en sert pour manger. Manger et remanger. Nous sommes vraiment des êtres répugnants, programmés pour nous épuiser, notre vie durant, à accomplir de sordides petites tâches. Se remplir le ventre et lâcher des pets, nous gratter l’échine et nous souhaiter de joyeuses fêtes avec le sourire de circonstance. (…) »

« (…) Est-ce que les fêlés savent que c’est la perte de temps qui rend les gens fous ? Toute notre vie, on attend. Que ça passe ou que ça casse. On fait la queue pour acheter du papier cul. Pour encaisser un chèque. Et, quand on est sans un, on fait tout de même la queue. Plus longtemps encore. On attend le sommeil et on attend le réveil. Même topo pour le mariage et le divorce. On attend la pluie et on attend qu’elle cesse. On attend l’heure de passer à table, puis celle d’y retourner. On attend chez le psychiatre au milieu d’une bande de psychotiques, tout en se demandant si on n’en est pas un, soi-même. (…) »

« Le lendemain de cette soirée mémorable, partagé entre l’insatisfaction et le dégoût, je repris possession de mon bureau. En vérité, être là ou courir le monde, ça se valait. A l’évidence, si nous faisons semblant de remuer de l’air, c’est pour tromper l’attente de la mort, bien qu’une bonne partie d’entre nous ait renoncé depuis longtemps à user de ce piteux stratagème. Nous sommes des légumes. Je suis un légume. Dire lequel dépasse mes compétences. A priori, je penche pour le navet. (…) »

Par Hank
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Lundi 26 janvier 2009

A l'exception de Pulp (dans lequel Charles Bukowski accommodait le polar à sa sauce), tous les romans de Bukowski sont articulés autour d'une facette de sa vie ; Le postier - son premier roman - n'échappe pas à la règle, et comme son nom l'indique, il se focalise sur la période où l'écrivain s'essaya plus ou moins à la stabilité professionnelle en entrant à la Poste, après avoir pratiqué tous les petits boulots possibles et indésirables (cf. Factotum, notamment). Débarqué par hasard et sans envie de s'y éterniser, Buk y occupera en tout plus d'une dizaine d'années de sa vie, et c'est donc en observateur averti qu'il dépeint dans Le postier le sombre portrait du "monde du travail", fait de tâches répétitives exténuantes et abrutissantes, d'obsession de la performance (les épreuves de rendement du centre de tri...), de chefaillons sadiques en mal d'autorité, et de cohabitation parfois douloureuse avec clients et collègues pour beaucoup salement névrosés.

Outre le boulot, qu'il accomplit avec une nonchalance et un détachement exemplaires, la vie sentimentale de Bukowski (ou plutot devrais-je dire Chinaski, mais quelle différence cela fait ?) tient également une large part du roman, dans lequel on croise trois catégories de femmes : celles qui ont compté (sa compagne de beuveries Betty, et Fay qui fera de l'asocial flamboyant un père certes peu présent, mais néanmoins très attendri par sa fille), les distractions relativement durables (la jeune et richissime Joyce), et les aventures éphémères parfois glauques  (Mary Lou l'arnaqueuse, la détraquée de sa tournée de facteur, et nombre de femmes délaissées ramassées ici et là...). 
 

L'univers où patauge Bukowski est âpre, mais comme toujours, l'écrivain lui insuffle un parfum de légèreté et une dose d'humour non négligeable, sans oublier, aussi,  une certaine tendresse pour ne pas dire l'inverse. Bukowski n'a jamais vraiment trouvé sa place dans ce monde, et pourtant, il ne ressort jamais la moindre aigreur de ses textes, jamais de méchanceté, pas même à l'égard des individus les plus méprisables qu'il a croisés. Il faut dire que l'écrivain n'a jamais pris sa vie, et la vie en général, très au sérieux, et c'est un des points qui fait toute la singularité et la force de son oeuvre.

« Ca a commencé par erreur.
C'étaient les fêtes de Noël et j'avais appris par le pochard en haut de la côte, qui faisait le coup à chaque Noël, qu'ils embauchaient quasiment n'importe qui, alors j'y suis allé et sans avoir le temps de réaliser je me suis retrouvé avec une sacoche en cuir sur le dos à cavaler comme bon me semblait. Parlez d'un boulot, que je pensais. Peinard ! Ils vous donnaient juste un ou 2 pâtés de maisons à faire et si vous arriviez à finir, le facteur titulaire vous en donnait encore un autre à distribuer, ou alors vous pouviez rentrer et le chef vous en donnait un autre, mais surtout, vous preniez bien tout votre temps pour fourrer ces cartes de Noël dans les fentes. (…) »

« (…) Alors le vieux a fait un gros chèque à Joyce et ça y était. On a loué une petite maison sur une colline, et puis Joyce s'est mise à me sortir toute cette morale stupide.
« On devrait trouver un travail tous les deux », disait Joyce, « pour leur prouver que tu cours pas après leur argent. Leur prouver qu'on peut se débrouiller tout seuls. » 
« Baby, c'est de la gaminerie. N'importe quel crétin est capable de mendier un boulot quelconque ; mais faut être un sage pour l'étaler sans travailler. Ici on appelle ça "la démerde". J'aimerais être un bon démerdard.  »  (…) »

« (…) Je sais pas comment ça arrive aux gens. J'avais une gosse à nourrir, besoin de boire quelque chose, y'avait le loyer, les chaussures, chemises, chaussettes, tous ces trucs. Comme tout le monde j'avais besoin d'une vieille voiture, quelque chose à manger, tous les petits aléas.
Comme les femmes.
Ou un jour aux courses.
A vivre au jour le jour et sans porte de sortie, vous n'y pensez même pas.
Je me suis garé en face du Federal Building et j'ai attendu que le feu passe au vert. J'ai traversé. Poussé les portes à battants. C'était comme si j'avais été un morceau de fer attiré par un aimant. Je n'y pouvais plus rien.
C'était au 1er étage. J'ai ouvert la porte et ils étaient là. Les employés du Federal Building. J'ai remarqué une fille, la pauvre, un bras seulement. Ca faisait une éternité qu'elle était là. C'était comme être un vieux pochard comme moi.  Enfin, comme disaient les gars, faut bien travailler quelque part. Alors ils acceptaient ce qu'il y avait. C'était la sagesse de l'esclave.
Une jeune noire s'est approchée. Elle était bien habillée et contente de sa situation. J'étais content pour elle.  Avec son job, moi, je serais devenu cinglé.
« Oui ? »  elle a dit.
« Je suis préposé aux postes », j'ai dit, « je veux démissionner. »  (…) »

Par Hank
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Dimanche 25 janvier 2009

Ecrit un an avant sa mort, en 1982, alors que l’écrivain était fortement diminué physiquement en raison du diabète dont il souffrait (aveugle, John Fante s’en remit à sa femme Joyce pour dactylographier le texte qu’il lui dicta de la première à la dernière ligne), l’histoire nous replonge dans les années 30, situant ainsi approximativement cet ultime roman dans l’œuvre de  Fante à la suite chronologique de Demande à la poussière.

On y retrouve un Arturo Bandini qu’on devine légèrement plus âgé que dans le roman culte de Fante, délaissant la littérature pour faire ses premiers pas dans l’industrie cinématographique Hollywoodienne en tant que scénariste. Après la dèche qui lui collait à la peau dans Demande à la poussière, Bandini s’embourgeoise quelque peu en décrochant son premier contrat pour le compte d’un producteur à succès. Mais Bandini s’ennuie, ce travail lui apporte certes la sécurité matérielle, mais pas la gloire tant rêvée. En amour, le jeune homme n’est guère plus heureux, son tempérament excessif et impulsif lui joue comme toujours de sérieux tours, et c’est finalement dans les bras d’une femme en âge d’être sa mère qu’il finit par se fixer, en attendant la tempête, à laquelle le facétieux Bandini ne tarde jamais à s’exposer, et dans laquelle il se vautre même il faut bien le dire avec une habileté certaine…

Si on retrouve globalement le style qui fit la légende de Fante sur le tard, le ton donné à Rêves de Bunker Hill est légèrement plus pimenté qu’à l’habitude. Fante n’hésite pas à se laisser aller à quelques considérations plus salaces que par le passé, qui l’engagent parfois un peu dans le sillage de son élève et admirateur dévoué : Bukowski. Fante se lâche, donc, mais sans rien perdre de son style, si tendre, jouissif, drôle, émouvant, le tout servi avec la fraîcheur de ses jeunes années qu’il n’a semble-t-il jamais perdue… Du Fante pur jus, en résumé.

« Ma première rencontre avec la gloire fut tout sauf mémorable. Je travaillais comme saute-ruisseau dans un magasin de délicatessen, chez Marx’s. C’était en 1934. Le magasin se trouvait à Los Angeles, au coin de la Troisième Avenue et de Hill. J’avais vingt et un ans et vivais dans un monde limité à l’ouest par Bunker Hill, à l’est par Los Angeles Street, au sud par Pershing Square, au nord par le Centre Civique. J’étais le roi des saute-ruisseau doté de toute la verve et du style inimitable de la profession, et bien qu’horriblement mal payé (un dollar par jour plus les repas), j’attirais l’attention unanime quand je virevoltais de table en table, tenant mon plateau en équilibre sur une main et provoquant les sourires de tous les clients. En plus de mes talents de serveur, j’avais un autre atout pour mes patrons, car j’étais également écrivain. Ce fait bénéficia d’une certaine renommée après qu’un photographe soûl du Los Angeles Times se fut installé au bar pour prendre plusieurs clichés de moi en train de servir une cliente, qui levait vers moi des yeux pleins d’admiration. Le lendemain, j’avais ma photo dans le Times ; l’article attenant parlait de la lutte et des succès du jeune Arturo Bandini, un gamin ambitieux et travailleur originaire du Colorado, qui s’était fait un nom dans la jungle des revues littéraires en vendant une de ses nouvelles à l’American Phoenix, dirigée comme il se doit par le monstre sacré de la littérature américaine – j’ai bien sûr nommé Heinrich Muller. »

« (…) Je levai les yeux vers la fenêtre de mon bureau. Je ne pouvais pas retourner là-haut. De fait, je ne le pouvais pas, car je me sentais trahi. Du Mont m’avait joué un sale tour. Maintenant j’avais honte des coupes sauvages effectuées dans le manuscrit de Jennifer. Si quelqu’un avait caviardé un de mes textes de la sorte, je lui aurais mis mon poing dans la figure. Je me demandais ce que Heinrich Muller aurait pensé de mon intégrité. Mon intégrité ! Cela me fit éclater de rire. Intégrité – des couilles. J’étais un minable, un zéro. Au diable tout ça. Je décidai d’aller acheter une paire de pantalons. Il me restait plus de cent dollars. Je désirais oublier mes ennuis et me lancer à corps perdu dans des dépenses inconsidérées. L’argent est fait pour être dépensé, non ? (…) »

« (…) « Bonjour ! » dis-je. « Je ne savais pas que vous habitiez ici. »
« Je viens juste d’arriver. »
« Vous travaillez dans le quartier ? »
« Je suppose qu’on peut dire ça. » Elle me décocha un regard plein de sensualité. « Vous voulez qu’on se voie ? »
« Quand ? »
« Pourquoi pas tout de suite ? »
Je ne la désirais pas. Rien chez elle ne m’attirait, mais je devais me conduire en homme. Il n’y a qu’une seule issue à ce genre de situation :
« Avec plaisir », dis-je. (…) »


« (…) Un jour, à l’heure du déjeuner, je montai à la salle à manger privée où se réunissait la crème des scénaristes et des metteurs en scène. Je m’assis à une longue table et me retrouvai entre John Garfield et Rowland Brown, le metteur en scène. Pour briser la glace, je dis à Garfield : « Passez-moi le sel, s’il vous plait. »
Il me le donna sans un mot. Me tournant vers Brown, je lui demandai : Ca fait longtemps que vous travaillez ici ? »
« Seigneur, oui. » s’écria-t-il, et ce fut tout.
Je réfléchis que ce n’était pas de leur faute. J’étais le coupable, le raté, le timide manquant de confiance en soi. Je ne suis jamais remonté là-haut. (…) »


« (…) Je roulai au pied du divan et me mis en position entre ses longues jambes fuselées gainées de bas, mais ma fermeture Eclair était coincée, et je me battis désespérément avec elle. Les mains de Thelma descendirent vers ma ceinture, et après un effort violent mon pantalon fut sur mes chevilles. Je me penchai sur elle, mon outil au garde-à-vous ; j’essayai de la harponner, mais ratai mon coup plusieurs fois de suite. Thelma poussa un petit cri de contrariété, puis saisit mon truc pour essayer de le faire entrer. A cet instant précis, j’entendis le bouton de porte grincer, le bruit de la porte qui s’ouvrait, je dirigeai mes yeux vers la porte et découvris Harry Schindler qui nous regardait. Toute vie abandonna mon outil, et je restai allongé là, pétrifié de terreur, tandis que Thelma, elle aussi en état de choc, tenait ma verge molle dans sa main. (…) »

« (…) Que fais-je ici, me demandai-je. Je déteste cet endroit, cette ville hostile. Pourquoi me rejetait-elle toujours comme un orphelin indésirable ? N’avais-je pas payé mon dû ? N’avais-je pas travaillé d’arrache-pied, fait l’impossible pour trouver une place au soleil ? Qu’avait donc cette ville contre moi ? Mes ennuis tenaient-ils à ma gaucherie de paysan, à la conviction chez moi bien ancrée de ne pas être tout à fait comme les autres ? (…) »

Par Hank
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Dimanche 25 janvier 2009

Premier roman de celui qu’on peut considérer comme l’éclaireur du Brat Pack, ce mouvement littéraire apparu dans les années 80 dont le représentant le plus célèbre aujourd’hui est probablement Bret Easton Ellis, ami de Jay McInerney. Sorti en France à l’origine sous le titre « Journal d’un oiseau de nuit », Bright Lights Big City (qui a été réédité l’an dernier chez Points) donne véritablement le ton de cette génération d’écrivains, en décrivant une jeunesse en manque total de repères, perdue dans une jungle urbaine où elle tente coûte que coûte d’oublier la vacuité de son existence.

L’histoire de Bright Lights Big City se situe à New York, au début des années 80, et met en scène un jeune homme égaré dans les ruines de sa vie d’adulte. Son boulot de vérificateur de faits pour un magazine ne lui plait pas, la femme qu’il aimait l’a quitté brutalement pour mener sa carrière de mannequin, et son penchant pour la défonce et les nuits blanches commence à lui faire sérieusement perdre les pédales.

L’utilisation de la seconde personne du singulier dans la narration renforce le sentiment d’égarement dont souffre le narrateur, il plane au dessus de sa vie et ne sait pas très bien comment reprendre possession de lui-même. Le ton du roman est naturellement désabusé, mais il n’est pas pour autant glacial. McInerney parvient même à donner une dimension assez « humaine » à son personnage (dimension nettement amplifiée vers la fin du roman, en découvrant l’origine véritable de son mal-être), on est assez éloigné de la froideur de la plupart des personnages d’Ellis par exemple, même si le cynisme n’est pas absent du roman. Cette mise en bouche me donne en tout cas envie de poursuivre ma découverte de McInerney, probablement avec Trente ans et des poussières, dont le thème ne saurait plus me parler (« un portrait vitriolé du monde actuel, artificiel et sans âme », dixit Wikipedia).

« (…) En somme, tu ne vois pas comment vérifier toutes les infos contenues dans l’article, ni comment confesser de bonne grâce ton incapacité. Il te reste à prier pour que l’auteur ne se soit pas totalement planté, et que Clara ne relise pas les épreuves avec sa férocité coutumière.
Pourquoi t’en veut-elle ? Après tout, c’est elle qui t’a embauché. Quand les choses ont-elles mal tourné ?  Ce n’est tout de même pas de ta faute si elle est encore vieille fille. Depuis ton propre Pearl Harbor conjugal, tu as compris que le seul fait de dormir seul explique une certaine aigreur et bon nombre de bizarreries. L’envie t’est parfois venue de lui dire : « Hé, je sais ce que c’est. » Et tu l’as vue dans ce petit bar de Columbus Avenue, cramponnée à son verre, espérant désespérément être abordée par le premier venu. « Pourquoi ne pas reconnaître que vous souffrez ? » avais-tu envie de lui dire quand elle commençait à te chercher. Mais quand tu as compris de quoi il retournait, il était déjà trop tard. Elle voulait ta peau. (…) »

« (…) Sans entrer dans les détails, tu laisses entendre que ton travail est à la fois terriblement prenant et important. Tu as souvent pu t’en convaincre et en convaincre autrui par le passé, mais à présent le cœur n’y est plus. Tu continues pourtant à frimer, même si ça te fait horreur, comme s’il t’importait réellement d’épater ces deux inconnues en te parant des plumes de paon. Ce n’est pourtant pas grand-chose, ce boulot de tâcheron dans cette vénérable institution, mais c’est tout ce qu’il te reste. (…) »

« (…) Elaine a l’air trop coriace pour t’attirer. Tu ne la trouves pas particulièrement gentille. Seulement, tu as tout de même envie de lui montrer que tu peux t’amuser comme tout le monde. Objectivement, tu sais qu’elle est désirable. Tu te sens donc plus ou moins tenu de la désirer. Là encore, il faut suivre le mouvement. Tu ne cesses de te dire qu’avec un peu de pratique, tu finiras par trouver ton compte dans les rencontres les plus superficielles, que tu renonceras à chercher le remède miraculeux, que tu cesseras de souffrir. Tu apprendras enfin à trouver ton bonheur dans les petits bénéfices des plaisirs sans lendemain. (…) »

Par Hank
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Dimanche 25 janvier 2009

Il y a longtemps que je voulais découvrir la culture indienne à travers sa littérature. En fouinant un peu, on se rend compte que les auteurs issus du peuple natif des Etats-Unis ne manquent pas, et parmi eux, Sherman Alexie s’est rapidement fait remarquer comme l’un des plus prometteurs de la jeune génération. Publié en 1995 alors qu’il n’avait pas encore trente ans, Indian Blues est probablement son roman le plus célèbre à ce jour, Sherman Alexie y narre l’histoire d’un groupe de jeunes indiens de la tribu Spokane en quête de repères et de considération.

Bien que mettant avant tout l’accent sur un univers fantasmagorique où la spiritualité indienne et notamment les rêves des différents personnages tiennent une large place, et où les clins d’œil à l’Histoire des Etats-Unis et à la culture musicale du pays sont légion, Sherman Alexie enrichit son texte de sa propre expérience de la vie dans les réserves. Alexie a grandi dans les lieux où il campe son histoire, il est donc bien placé pour décrire cet univers déstabilisant, où son peuple jadis si fier est aujourd’hui réduit à la mendicité, à une misère tant matérielle que spirituelle. C’est cet aspect du roman qui me semble le plus intéressant, sa facette allégorique m’échappant un peu plus. Il faut dire que l’auteur est parfois un peu difficile à suivre pour un esprit vaguement cartésien, entre la résurrection du bluesman Robert Johnson, et des généraux massacreurs d’indiens Sheridan et Wright recyclés en dénicheurs de talents d’une maison de disques new-yorkaise, on ne voit pas toujours ce que Sherman Alexie souhaite exprimer (du moins, je ne vois pas très bien). C’est en tout cas dans cet univers ambivalent, entre fantaisie et réalisme, qu’évoluent Thomas, Victor et Junior, trois Spokanes paumés (pléonasme ?) – rejoints plus tard par les sœurs Warm Water de la réserve voisine des Flatheads - dont le destin est bouleversé par l’apparition de Robert Johnson et de sa guitare « un peu » particulière. De là naît l’ambition de sortir de la misère et de l’indifférence par la musique, Thomas forme les Coyote Springs, un groupe de rock qui ne tarde pas à faire parler de lui, et à susciter des réactions diverses au sein de la communauté spokane.

Ce qui aurait pu faire une banale et barbante « success story »  à l’américaine prend la forme d’une histoire tragique assez touchante. On découvre tout au long du roman des personnages plus complexes qu’il n’y paraît de prime abord, le parcours de chacun donnant des réponses à ce qu’ils sont devenus humainement et socialement. La mort et la violence les suivent depuis leur plus « tendre » enfance, comme Victor, le trublion de la bande, marqué à vie par les abus d’un prêtre pédophile en colonie de vacances.

On découvre aussi des personnages annexes souvent attachants, comme le paisible mais omniprésent « homme-qui-était-probablement-Lakota » dont la principale fonction dans la réserve est d’annoncer inlassablement, jour après jour, l’imminente fin du monde, ou encore Simon, un bon bougre qui exprime quant à lui ses névroses au volant de son pick-up qu’il conduit exclusivement en marche arrière. Et puis il y a tous les autres membres de la communauté, ravagés par l’alcoolisme ou par une pratique religieuse au pied de la lettre, héritage des Blancs qui divise plus les membres de la tribu qu’il ne les rassemble, entre les différentes églises représentées.

Tout au long du roman, mais sans misérabilisme, Alexie illustre le malaise d’être Indien dans un monde qui les a oubliés après les avoir quasiment anéantis. Un peuple détroussé de sa culture, de sa dignité, et dont les générations actuelles semblent toujours incapables de se situer entre le monde des Blancs et celui de leurs ancêtres.

«  (…) - Y’a des jours où je ne supporte pas d’être indienne, dit Checkers
- Ce serait pas ça, le véritable test ? demande sa sœur. On n’est pas vraiment indien tant qu’à un moment de sa vie on n’a pas regretté de l’être ? (…) »

« (…) Les Blanches, Junior le savait parfaitement, représentaient des trophées pour les jeunes Indiens. Il avait toujours pensé que se faire une Blanche, c’était comme compter un coup ou voler des chevaux, la plus éclatante des revanches contre les Blancs.
Hé ! disaient ainsi les Indiens aux Blancs. Vous nous avez peut-être flanqué la pilule pendant les guerres indiennes, mais maintenant, on se tape vos femmes ! (…) »

Par Hank
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Jeudi 20 novembre 2008

Je me méfie habituellement des fils-de ; d’un point de vue artistique et en l’occurrence littéraire, un rejeton lutte rarement à armes égales avec son géniteur, et lorsque ce dernier se nomme John Fante, toute tentative de se faire un prénom relève du pari perdu d'avance.  L’immense talent du père aurait dû réfréner les ardeurs de Dan Fante, mais au bout du compte, grand bien lui prit de se risquer à ce jeu des comparaisons a priori déséquilibré, car incontestablement, si le père était un grand écrivain, le fils est quant à lui loin d’être un scribouilleur.

En crachant du haut des buildings
, c’est le récit en grande partie autobiographique d’un Californien venant de débarquer à New York, pas franchement travailleur mais obligé de turbiner, sans ambition particulière, mais tentant malgré tout de percer en tant qu’auteur dramatique à Broadway (en travaillant mollement sur une pièce qui semble vouée à l'inachèvement).  Bruno Dante - le double romanesque de Dan Fante - cumule les boulots improbables, d’arracheur d’agrafes à placeur dans un cinéma miteux, de laveur de carreaux à chauffeur de taxi dans la jungle new-yorkaise, en passant par vendeur de ceintures à la sauvette… il se soûle dès que l’occasion se présente, pour ne plus entendre les voix qui le harcèlent à jeun, ou tout simplement pour s’oublier lui-même.

 

Bien que dans son roman Dan Fante cite à plusieurs reprises Hubert Selby Jr., En crachant du haut des buildings marche plus clairement sur les traces du plus grand admirateur de Fante père, je veux bien sûr parler du grand Bukowski. D’abord, le thème de En crachant du haut des buildings rappelle forcément celui de Factotum, il s’agit ici encore du parcours d’un asocial enchaînant les boulots ingrats pour survivre, entre deux cuites et quelques (plus rares) parties de jambes en l’air. Mais il y a aussi du Bukowski dans le ton, peut-être pas aussi libre et léger que le Maître, mais suffisamment rentre-dedans pour ne pas laisser indifférent. Comme chez Henry Chinaski, l’alcool occupe une place centrale dans l’existence de Bruno Dante, il y puise la force de rester en vie, et aussi celle de lutter contre ses névroses. L’univers de Dan Fante est toutefois un peu plus glauque que celui de Bukowski, et en cela, il faut sans doute voir l’influence de Selby. Quant à la comparaison avec son illustre père, elle se situe sans doute dans l'habileté à écrire un texte qui s'avérera sans doute actuel dans pas mal d'années encore. Manifestation de cet aspect intemporel, il est assez difficile de situer précisément le récit dans le temps.

"(...) Je me levai et me dirigeai vers mon bureau, le regard vissé sur les pages noircies de mots. Je vis les fautes d'orthographe, les erreurs dues à la précipitation, ma ponctuation incorrecte, lamentable. Quelle nullité ! Je balançai les feuilles dans la corbeille à papier. Je n'avais aucun talent. Pas étonnant que je picole et que je laisse les pédés me sucer le bout. Un loser, voilà ce que j'étais, condamné à ne pas avoir de boulot, presque complètement fauché, un vrai cafard collé aux murs de cette pension pleine de camés et de pervers. Je n'avais que ce que je méritais. (...)

"(...) J'aime bien changer de boulot. Je n'ai pas de gros besoins. Je n'ai pas spécialement envie de détenir des actions ou de participer à la redistribution des profits, je n'aime pas non plus me sentir coincé dans un moule, ni devoir baiser quelqu'un pour monter les échelons dans une boîte.  Quand on ne fait que des boulots d'intérim, on arrive presque toujours à éviter toutes ces histoires de personnes auxquelles on a systématiquement droit avec un boulot régulier - compétition, favoritisme, politique et le reste, comme ce qui m'était rapidement tombé dessus quand je bossais pour le cinéma. Il suffit d'un coup de fil et d'une demande de réaffectation pour se sortir d'une situation merdique. (...)"

Par Hank
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Mercredi 5 novembre 2008

Pénétrer dans l'univers de Selby, c'est se faire un peu violence. La vie qu'il dépeint est âpre, violente et malsaine. C'est d'ailleurs ce qui fit le succès de l'écrivain, cette faculté à décrire la misère humaine, affective et matérielle de la cohorte des laissés pour compte de l'Amérique, ce goût pour le propos cinglant, choquant (le livre fut attaqué ou censuré pour obscénité dans plusieurs pays à sa sortie en 1964). Last exit to Brooklyn nous embarque donc dans le New York miséreux des années 60, tour à tour, Selby s'attarde sur différents pesonnages, souvent sans lien, on ne sait jamais très bien où il va nous conduire, ce que l'on sait, c'est que l'atmosphère ne sera pas très joyeuse. Violences conjugales, sexuelles, verbales, sociales, tout y passe, dans un style qui necessite un temps d'adaptation, Selby usant de la compacité de son texte comme d'un moyen supplémentaire d'oppresser son lecteur. Les retours à la ligne sont extrêmement rares, Selby écrit tout d'un bloc, dialogues y compris. Mais plus que dérouter le lecteur, il parvient à capter son attention, la mienne en tout cas.

Sa manière de jongler avec ses personnages qui se croisent parfois au fil du récit laisse d'abord supposer qu'ils ont un destin commun. En un sens, les nombreux personnages partagent au moins une chose, le désespoir de vivre dans un monde qui ne leur offre d'autre alternative que de subir, toujours subir cette existence sans queue ni tête. Il y a Vinnie, le petit caïd d'une bande de jeunes paumés réduits à arnaquer les bidasses en permission pourtant presque aussi paumés qu'eux. Il y a également Georgette, le travelo en mal de tendresse shooté en permanence à la Benzedrine. Autre personnage marquant de ce roman, Tralala, la jeune pute alcoolique et négligée dont le sort sera peut-être le plus abominable de toutes les histoires. Et puis le personnage quasiment central, Harry, mari et père de famille aux abonnés absents, ouvrier délétère et nonchalant qui goûtera son moment de gloire en se retrouvant parachuté aux commandes d'une grève sans précédent.

Ce premier roman de Hubert Selby Jr. ne se lit pas vraiment par plaisir, mais plutôt par besoin, celui d'ouvrir les yeux et de s'immerger dans une réalité qui a toujours cours et que tout un chacun cherche à fuir ou ignorer. Comme le maître qui éduque son chiot, Selby nous plonge le nez dans la merde aussi souvent que nécessaire ;  à la différence d'écrivains comme Bukowski ou Fante qui connurent et s'inspirèrent la même misère sociale pour écrire, le new-yorkais ne laisse pas vraiment de place à la légèreté ou à l'humour (encore qu'une certaine dose de dérision est palpable dans sa description de l'organisation syndicale oligarchique de l'usine, et du monde du travail de manière plus générale), son récit est sans concession, il met à nu la noirceur du genre humain (comme les pulsions pédophiles d'Harry dans un bref passage du bouquin), et ne lâche pas prise jusqu'au dernier mot.

"Tralala avait 15 ans la première fois qu'elle avait couché avec un type. Ca n'avait pas été par passion. Seulement pour passer le temps. Elle était toujours pendue chez les Grec avec les autres gosses du quartier. Rien à foutre. Seulement rester assis à discuter. Ecouter le juke-box. Boire du café. Essayer de piquer des cigarettes. Tout était aussi emmerdant. Elle avait dit oui. Dans le parc. 3 ou 4 couples à chercher un arbre et un coin d'herbe chacun. En fait elle n'avait pas dit oui. Elle n'avait rien dit du tout. Tony ou Vinnie ou un autre avait simplement continué. Ils s'étaient tous retrouvés à la sortie avec de petits sourires entendus. Les gars se sentaient vachement fiers. Les filles marchaient devant et en discutaient. Elles poussaient des gloussements à chaque allusion. Tralala avait haussé les épaules. Se faire baiser était se faire baiser. Pourquoi en faire des salades ? Elle était souvent retournée au parc. Elle avait toujours le choix. Les autres filles étaient aussi d'accord qu'elle mais elles s'amusaient, elles aimaient faire marcher. Et riaient bêtement. Tralala ne perdait pas son temps à ça. Personne n'aime se faire foutre de sa gueule. Ou bien on y va, ou bien on n'y va pas. Un point c'est tout. Et en plus, elle avait de gros nichons. Elle était bâtie comme une femme. Pas comme une gamine. Les gars la préféraient. (...)"

"(...) Toute seule dans ses trois pièces remplies de meubles, souvenirs des jours passés, elle restait assise près de la fenêtre et regardait les branches de l'arbre nu qui frissonnaient dans le vent ; les oiseaux qui cherchaient de la nourriture dans le sol nu et glacé ; les passants qui marchaient le dos tourné au vent et le monde entier qui lui tournait le dos à elle. En hiver, la haine de chacun apparaissait à nu si vous regardiez bien. Elle voyait la haine dans les glaçons qui pendaient de sa fenêtre ; elle la voyait dans la boue sale des rues ; elle l'entendait dans la grêle qui égratignait les fenêtres et vous mordait le visage ; elle la voyait dans les visages baissés des gens qui se pressaient de rentrer dans leur maison chaude... oui, leurs têtes étaient baissées pour ne pas la voir, elle Ada et Ada se frappait la poitrine et s'arrachait les cheveux et suppliait le dieu Jéhovah d'avoir pitié et d'être miséricordieux (...)"

Par Hank
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Mardi 26 août 2008

 Découverte de cet auteur américain par ce roman, l'un de ses premiers, publié à la fin des années 60, et l'information n'est pas sans importance, car s'il n'était certainement pas le premier à le faire, Philip Roth faisait quand même partie des auteurs qui contribuèrent à sortir la littérature des convenances des siècles passés. Il ne faut pas le cacher, Portnoy et son complexe, de nos jours, peut encore choquer certains lecteurs par sa crudité. Le sexe y est abordé sans tabou, les attaques envers la religion (voire les religions) et le communautarisme y sont assénées de manière assez virulente, surtout replacé dans le contexte de l'époque où le franc parler n'était pas toujours de rigueur.

Portnoy et son complexe, c'est la confession que fait Alex Portnoy à son psychanalyste, l'introspection à laquelle se livre ce jeune homme juif afin de percer l'abcès que représente son rapport chaotique aux femmes. Les causes ne tardent pas à être désignées lorsque le narrateur revient sur son enfance, et le comportement castrateur et presque incestueux de sa mère. Son rapport avec ses parents apparait d'abord comme l'origine du mal, Alex ne manque de rien, et certainement pas d'amour, mais il étouffe depuis sa plus tendre enfance dans ce cocon protectionniste qu'est sa propre famille. La faiblesse de son père s'avère également lui poser un sérieux problème, il lui manque l'image virile du père pour se forger sa propre image d'homme. Alex est pourtant un obsédé sexuel de premier ordre, il multiplie les conquêtes mais ne sait comment retenir une femme. Dans sa vie d'adulte, la pression parentale est toujours présente, mais on devine la prédominance de la morale et la culture de sa communauté dans ses nombreux troubles.

" (...) Imaginez la chose : supposons que je me décide et que j'épouse A avec ses délicieux nichons et ainsi de suite, qu'arrivera-t-il lorsque B qui en possède d'encore plus délicieux - ou en tout cas de plus nouveaux - fera son apparition ? Ou C qui a une façon spéciale de remuer son cul dont je n'ai encore jamais fait l'expérience ; ou De, ou E, ou F. J'essaie d'être sincère vis-à-vis de vous, Docteur - parce qu'avec le sexe l'imagination humaine galope jusqu'à Z et ensuite au-delà ! Nichons, cons, langues, lèvres, bouches, langues et trous du cul ! Comment puis-je renoncer à ce que je n'ai même jamais connu pour une fille qui, si délicieuse et provocante qu'elle ait pu être un jour, me deviendra inévitablement aussi familière qu'une miche de pain ? Pour l'amour ? Quel amour ? Est-ce ce qui lie tous les couples que nous connaissons - ceux qui du moins se soucient de se laisser lier ? N'est-ce pas quelque chose qui s'apparente à la faiblesse ? N'est-ce pas plutôt la commodité, l'apathie et la culpabilité ? N'est-ce pas plutôt la crainte, l'épuisement, l'inertie, la veulerie pure et simple, beaucoup, beaucoup plus que cet "amour" dont les conseillers matrimoniaux,  les auteurs de chansons et les psychothérapeutes ne cessent de rêver ? Je vous en prie, pas de foutaises entre nous sur l'"amour" et sa durée. Et voilà pourquoi je demande : comment puis-je épouser une femme que j'"aime" sachant pertinemment que d'ici cinq, six ou sept ans je vais retrouver dans les rues en quête d'une nouvelle chatte toute fraîche - et pendant ce temps-là, ma fidèle moitié qui m'a créé un si charmant foyer, etc., supporte avec courage sa solitude et sa disgrâce ? Comment pourrais-je affronter ses terribles larmes ? Je ne pourrais pas. (...)

" (...) L'aube venue, on m'avait fait comprendre que je représentais la somme de tout ce qu'il y avait de plus honteux dans "la culture de la Diaspora". Ces siècles et ces siècles d'errance avaient produit justement des hommes désagréables dans mon genre - terrifiés, sur la défensive, autodestructeurs, émasculés, et corrompus par la vie dans le monde des Gentils. C'étaient les Juifs de la Diaspora exactement comme moi qui étaient allés par millions à la chambre à gaz sans jamais lever la main contre leurs persécuteurs, qui ne savaient même pas défendre leur vie avec leur sang. La Diaspora ! Le mot même la remplissait de fureur.
Lorsqu'elle eut terminé, je déclarai : "Merveilleux ! Et maintenant baisons." (...)"

Ce livre est un moyen intéressant de cerner le problème du communautarisme, on sort de l'angélisme du multiculturalisme pour s'apercevoir que, quel que soit son origine ethnique ou religieuse,  l'homme se complait par nature dans un univers qui lui ressemble, et que, au mieux, il se méfie de tout ce qui sort du cadre de son quotidien. Au pire, il haït l'autre, celui qui ne partage pas sa vision de la vie, et en cela, en dépit de tous ses troubles comportementaux, Alex Portnoy sort du lot en luttant depuis son enfance contre cette vision égotiste de l'existence. Il est attiré par les "shikse" (mot yiddish pour désigner toute femme non juive) autant par vice que par besoin de s'affranchir des bornes intellectuelles fixées par sa communauté, de même qu'il exècre toutes pratiques religieuses. Au fond, dans sa perversion, Alex s'avère un peu être le modèle à suivre, preuve que le mal n'est pas toujours là où le plus grand nombre le désigne.

" (...) La première distinction que vous m'ayez appris à faire, j'en suis certain, n'était pas entre le jour et la nuit ou le chaud et le froid, mais entre les goyische et les Juifs ! Mais maintenant il se trouve, mes chers parents, alliés et amis assemblés qui se sont réunis ici pour célébrer mon bar mitzvah, il se trouve, bande de ploucs, bande de ploucs étriqués (...), il se trouve que l'existence ne se borne pas tout à fait au contenu de ces écoeurantes catégories ! Et au lieu de pleurer sur celui qui refuse à l'âge de quatorze ans de jamais remettre les pieds dans une synagogue, au lieu de gémir sur celui qui a trouné le dos à la Saga de son peuple, versez des larmes sur vous-mêmes, créatures pathétiques - qu'attendez-vous - toujours à sucer, sucer ces aigres raisins de la religions ! Juifs, Juifs, Juifs, Juifs, Juifs ! Elle me sort déjà des oreilles, la Saga douloureuse des Juifs ! Rends-moi un service, mon peuple, et ton douloureux héritage, fous-le-toi dans ton cul douloureux - Il se trouve que je suis également un être humain ! (...)"

" (...) Oui, les seuls êtres au monde dont, me semble-t-il, les Juifs n'ont pas peur sont les Chinois parce que, un, la façon dont ils parlent l'anglais fait de mon père l'égal de lord Chesterfield ; deux, ils n'ont de toute façon à l'intérieur du crâne qu'une poignée de riz bouilli ; et trois, pour eux, nous ne sommes pas des Juifs mais des Blancs - et peut-être même des Anglo-Saxons. Vous vous rendez compte ! Pas étonnant que les serveurs ne puissent nous intimider. Pour eux, nous ne sommes qu'une quelconque variété de Wasp à grand nez ! (...)"

Par Hank
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Lundi 25 août 2008

 Comme souvent, c'est à la demande de son éditeur que Charles Bukowski s'est penché sur cet ouvrage quelques années avant sa mort. A cette époque, l'écrivain se savait condamné par la maladie (cancer), et c'est encore plus vive et poignante qu'on retrouve sa légendaire liberté de ton. Le capitaine est parti déjeuner... se présente sous la forme d'un journal intime rédigé durant un an et demi, entre août 1991 et février 1993 ; Buk raconte les derniers mois de son existence, sans jérémiade, l'écrivain attend la mort mais trouve le courage de regarder une dernière fois la vie en face, droit dans les yeux. Dans ce livre, Bukowski est plus touchant que jamais, sa fragilité et sa sagesse l'amènent à des réflexions d'ordre métaphysique dont la justesse nous percute à chaque paragraphe. Et le mieux est encore de laisser la parole à l'auteur :

" (...) Se lamenter sur un cadavre est aussi inconséquent que de verser des larmes sur une fleur qu'on vient de couper. L'horreur, ce n'est pas la mort mais la vie que mènent les gens avant de rendre leur dernier soupir. Ils n'ont aucune considération pour elle et ne cessent de lui pisser, de lui chier dessus. Des copulateurs sans conscience. Ils ne s'obsèdent que sur la baise, le cinoche, le fric, la famille, tout ce qui tourne autour du sexe. Sous leur crane, on ne trouve que du coton. Ils gobent tout, Dieu comme la patrie, sans jamais se poser la moindre question. Mieux, ils ont vite oublié ce que penser voulait dire, préférant abandonner à d'autres le soin de le faire. Du coton, vous dis-je, plein le cerveau ! Ils respirent la laideur, parlent et se déplacent de manière tout aussi hideuse. Faites leur donc entendre de la bonne musique, eh bien ils se gratteront l'oreille. La majorité des morts l'étaient déjà de leur vivant. Le jour venu, ils n'ont pas senti la différence. (...)"

" (...) Vieillir est très étrange. Pour l'essentiel parce qu'on passe son temps à se répéter qu'on se décatit, qu'on décline. Ainsi, à chaque fois que je me retrouve sur l'escalator d'Hollywood Park, je ne peux m'empêcher de m'examiner dans l'un des miroirs latéraux. Au vrai, je n'y vais pas franco, je l'attaque de biais. par en dessous, avec un demi-sourire prudent. Eh bien rassure-toi, c'est moins désastreux que tu l'avais imaginé, même si tu ressembles à une bougie qui aurait perdu sa mèche. Tant pis ! T'as quand même baisé les dieux et fait la nique à la marche du temps. Logiquement, on aurait dû t'enterrer voilà trente-deux ans. Je me suis offert un rab d'atmosphère, un surplus de périscope sur l'inhumaine comédie. (...)"

" (...) Je n'ai jamais placé mes espoirs dans la raison ou dans la justice. Jamais, au grand jamais. Peut-être cela explique-t-il pourquoi je me suis toujours gardé d'écrire des livres à thèse. Pour moi, la communauté tout entière est frappée de non-sens, et personne n'y changera quoique ce soit. On perd son temps à vouloir bonifier quelque chose d'aussi stérile. (...)"

" (...) Quoi ? J'aurais pu être utile à quelque chose ? Avocat ? Médecin ? Sénateur ? De la foutaise, comme le reste. Ils se croient le nez hors de la merde alors qu'ils en bouffent tant et plus. Ils se sont piégés dans leur propre système, et ils ne peuvent plus en sortir. D'ailleurs, quasiment aucun d'eux n'aime ce qu'il fait. Mais quelle importance, puisqu'ils se calfeutrent dans un cocon. (...)"

" (...) L'univers tient dans un gros sac de merde déchiré de partout et jamais rafistolé. Je ne peux rien y changer. Toutefois, si j'en crois les lettres que je reçois, mes livres auraient tiré pas mal de gens d'un mauvais pas. Tel n'était pas mon but, je n'écris que pour me sauver moi-même. J'ai toujours été asocial, et jamais je ne me suis adapté. Dès l'école, j'ai découvert ma marginalité. Ne serait-ce que parce que j'y ai appris que je ne pouvais apprendre que lentement. Les autres élèves enregistraient tout au quart de seconde, pas moi qui ne retenais que dalle. Pas la moindre bribe de savoir qui ne m'apparaissait baignant dans une lumière crépusculaire et intimidante. J'avais tout du fou. Sauf que, même lorsque j'offrais les apparences de la déraison, je savais que la réalité était plus complexe. Dans un recoin de mon être, j'avais réussi à dissimuler de quoi me protéger, un petit rien insaisissable. (...)"

Bukowski n'oublie pas non plus son humour, même face à la mort. Son quotidien est plus que jamais consacré à l'observation des autres, que ce soit au champ de course où il passait la plupart de ses journées, ou bien au volant de sa voiture, toutes les occasions sont bonnes pour affûter son jugement, plus tranchant que jamais. On se plait aussi à lire des moments plus légers, liés bien souvent à sa découverte du confort matériel dans sa petite villa du sud de Los Angeles où il vit avec sa femme Linda : piscine, jacuzzi, et surtout, l'ordinateur, cet outil si pratique qui bien souvent émerveille Bukowski (sauf quand la page soigneusement noircie se transforme en écran bleu) et lui permet de gagner un temps précieux alors que ses jours sont définitivement comptés.

Par Hank
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Vendredi 9 mai 2008
 Après la lecture de Génération X, je ne pensais pas me remettre de sitôt à la lecture d'un roman de Douglas Coupland. Non pas que j'étais déçu, loin de là, mais j'avais simplement une liste de bouquins et d'auteurs à découvrir prioritairement. Et puis un article sur un blog que je lis de temps à autre me donnait envie de m'y remettre, avec ce neuvième roman du Canadien. Hey, Nostradamus! est présenté comme une critique des excès de la religion, mais c'est aussi un roman sur la violence de notre époque. Découpé en quatre parties, le livre se présente sous la forme de confessions de quatre personnages dont la vie est bouleversée par un évènement tragique.

En 1988, dans la région de Vancouver, trois élèves détraqués se livrent au massacre de leurs camarades dans l'enceinte de leur lycée. Au centre de la tragédie, Cheryl et Jason, deux jeunes élèves endoctrinés par un mouvement religieux très à cheval sur les principes, mariés en secret pour goûter aux plaisirs charnels sans trop se mettre en porte-à-faux avec leur morale chrétienne. Le couple est séparé par le décès de Cheryl dans la tuerie, peu après qu'elle ait annoncé sa grossesse à Jason. Le premier témoignage est celui de la jeune fille, avant et après le massacre, vivante et post mortem donc, et c'est à mon avis le premier couac du roman.

Coupland semble hésiter entre une espèce d'éloge de l'athéisme du bout des lèvres, et une soumission au folklore religieux avec cette resucée sur le thème de la vie après la mort. La deuxième confession, de loin la plus intéressante à mon avis, est celle de Jason, devenu une demie épave 11 années après le massacre, bientôt trentenaire mais incapable de se relever du drame, auquel s'est ajouté la mort de son frère un an plus tôt.

A ce moment, le roman dérive un peu vers le roman de genre, le thriller plus précisément, et c'est aussi un des points qui me gène dans ce livre, chose que je n'avais pas vraiment trouvé dans Generation X ou alors en très faible quantité. Au lieu de se concentrer sur le mal être du personnage, Coupland se laisse distraire par une histoire annexe un peu rocambolesque, à la Douglas Kennedy, qu'on retrouve ensuite jusqu'à la fin du roman, notamment dans le témoignage d'Heather, la petite amie de Jason, qui trois années après la confession de ce dernier, nous raconte leur rencontre, l'apaisement de Jason à son contact, et puis aussi [attention spoiler !] la disparition de ce dernier quelques mois plus tôt. Encore une fois, le roman glisse un peu dans le scabreux, avec une tentative de pastiche de mielleuserie sentimentalo-spirituello-cucul, une idylle entre deux mondes par voyante interposée façon Demi Moore et Patrick Swayze dans Ghost...

Même si le rationnel l'emporte ensuite, le roman ne retombe pas vraiment sur ses deux pattes, l'explication est un peu farfelue, et cette passade olé olé alourdit le récit de quelques longueurs dont je me serais bien passé. Dernier témoignage, celui de Reg, le père de Jason, qui après une vie dévouée à son Dieu, envers et contre ses proches, se réveille... trop tard...

Juste au moment où je commençais à m'assoupir, car malgré des qualité indéniables, ce roman, de mon point de vue, n'atteint pas le niveau de Génération X, plus sobre, plus universel. Je crois finalement avoir un léger problème avec cette génération d'écrivains, celle des Coupland, Ellis, McInerney et j'en passe, qui si elle ne manque certainement pas de talent, en particulier pour avoir su retranscrire l'état d'esprit d'une génération et d'une époque, en a également allègrement absorbé son style, par un côté clinquant, superficiel tout en s'en défendant et en jouant la carte de la sensibilité. Le problème avec ce genre d'auteurs, c'est qu'ils décrivent les autres sans jamais vraiment se livrer eux-mêmes. A leurs débuts assez captivants, ils me paraissent s'enfermer en vieillissant dans une sorte de conformisme de l'écrivain dans le vent. La génération précédente était à mon sens plus vraie, plus authentique. Je me demande si, comme Bukowski, je ne préfère pas simplement les écrivains morts... Ceci ne m'empêchera cependant pas de lire ou relire des Ellis, McInerney ou même Coupland... Vive les paradoxes !
Par Hank
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Vendredi 9 mai 2008
Dans Demande à la poussière, John Fante revenait sur les débuts de sa carrière d'écrivain, lorsque, sous les traits de son alter ego Arturo Bandini, jeune adulte, il tentait de survivre à Los Angeles, tiraillé entre la réalité de son statut de zonard qui passe son temps à tirer le diable par la queue et ses excès de confiance en lui-même et son propre talent. Ce personnage fantasque, on le retrouve quelques années plus tôt, en pleine crise d'adolescence (dont il ne s'était, il est vrai, pas tellement débarrassé dans Demande à la poussière), dans Bandini. Fante nous raconte son adolescence au Colorado, l'occasion de dresser le portrait de sa petite famille de ritals déracinés, pauvres et complexés. L'auteur s'attarde en particulier sur ses parents : sa mère bigote et effacée, et son père, cavaleur et égoïste, peu concerné par le sort de sa petite famille. Fante excelle dans l'art de retranscrire son environnement avec les yeux d'un gosse de 14 ans, avec toutes les contradictions qu'on peut vivre à cet âge, mélange d'admiration et de rejet envers ses parents, besoin d'affection et incapacité à dévoiler ses sentiments à la fille de ses rêves... Il s'agit d'un récit à la troisième personne, mais plus à la manière d'une introspection désincarnée que d'un regard extérieur narrant froidement une histoire. Suivant sa recette habituelle, Fante parsème le texte d'un cocktail de drôlerie et d'émotion, toujours dans un style direct et moderne (le roman fut quand même écrit en 1938 !). Un peu moins brillant que dans Demande à la poussière toutefois, mais vraiment d'un cheveu !
Par Hank
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Dimanche 16 mars 2008

undefined   On ne peut pas prétendre s'intéresser à la littérature américaine du XXème siècle sans chercher à découvrir au moins quelques textes d'Hemingway. Je garde un souvenir très dilué d'une lecture lointaine du Vieil homme et la mer, tellement dilué que je ne me souviens à peu près que de l'avoir lu dans mon enfance. J'avais envie d'y revenir, et si possible par le biais d'un texte court pour ne pas trop perdre mon temps en cas de déception. Niveau concision, j'étais servi avec L'étrange contrée et ses 110 pages tout juste. L'histoire m'intriguait, il me semblait y avoir un bon ressort dramatique, mais j'ai finalement l'impression d'avoir été berné par l'éditeur (Folio en l'occurence), avec un quatrième de couverture en partie à côté de la plaque. Je cite : 

"Un écrivain désabusé voyage en Floride avec une femme beaucoup plus jeune que lui : il vont au restaurant, boivent un verre, parlent de la guerre d'Espagne, de leur vie, d'avenir et font l'amour..."

Jusque là, pas de problème.

"Soudain tout se trouble, le soupçon de l'inceste rôde, les difficultés à écrire et à vivre ressurgissent et, avec elles, l'inexorable fatalité".

Alors là, je sèche. De deux choses l'une, soit les bavardages incessants m'ont endormi au point de lire ce roman en diagonale, soit les éditions Folio devraient éviter de sous-traiter la rédaction de leurs résumés à un service de réinsertion des Alcooliques Anonymes. Je ne vois pas très bien où rôde "le soupçon de l'inceste" dans ce roman. En dehors du fait que Roger ait été l'amant de la mère d'Helena (sa nouvelle femme), je ne vois pas trop à quel endroit il est question d'inceste, même de vagues soupçons. Vous me direz, quelle importance ? Aucun, si ce n'est que c'est précisément ce point de détails qui me semblait faire la singularité de l'histoire, qui du reste n'est pas fameuse sur une bonne partie du roman. A la virée de deux pauvres amoureux transis se substitue seulement en fin de récit des réflexions un peu poussées, sur l'écriture (relativement intéressantes) principalement. Le personnage masculin - si fade sur les 80/90 première pages - prend enfin un peu de relief sur la fin du récit, dans la lutte qu'il s'efforce à mener contre sa propre nature pour faire durer aussi longtemps que possible la période de doux flottement qui suit le mariage. Le personnage féminin reste pour sa part à peu près aussi creux et docile d'un bout à l'autre du récit. Quant au style d'Hemingway, je me demande en fin de compte si je l'apprécierais davantage dans un texte plus inspiré, il me semble en effet manquer cruellement d'ironie et d'humour, mais je n'en resterai sans doute pas sur ce maigre récit avant de l'enterrer définitivement...

Par Hank
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