Dimanche 6 avril 2008
Pour qui s'intéresse à la vie et l'Histoire des Indiens d'Amérique, la collection Terre Indienne des éditions Albin Michel est une mine d'or. Les ouvrages sont nombreux, certains très spécialisés, d'autres plus généralistes, comme ce Guerres Indiennes qui entreprend de résumer l'histoire du continent nord-américain depuis l'arrivée des premiers colons au XVIIème siècle (quelques passages reviennent même  sur des faits antérieurs, notamment les expéditions de Christophe Colomb). En moins de 300 pages, les auteurs ont donc cherché à couvrir près de trois siècles d'affrontements, depuis le débarquement du Mayflower en 1620 jusqu'au massacre de Wounded Knee en 1890. On découvre petit à petit les différentes tribus qui se sont opposé à l'invasion des colons, les auteurs tentent de nous éclairer sur les contextes avec le plus de précision possible.

Bien que prenant plutôt le parti de la cause indienne, l'ouvrage nous épargne l'écueil du manichéisme outrancier, en tentant de cerner le caractère des principaux acteurs de ces conflits, d'un côté comme de l'autres. Côté blanc, le livre dresse le portrait de quelques hommes à la morale moins aléatoire que la plupart de leurs semblables à l'égard des autochtones (comme le commerçant irlandais William Johnson qui portait un regard très critique sur le comportement des colons dès le milieu du XVIIIème siècle, ou le marquis de Montcalm décrit comme un homme de parole respectueux de ses alliés indiens et respectés d'eux), mais cette noblesse d'esprit était loin d'être majoritaire, comme on peut se l'imaginer.

Les auteurs égratignent par ailleurs quelques légendes, comme le futur premier président George Washington, décrit dans sa jeunesse comme un homme assez inconséquent (voire carrément imbécile, au point d'être subjugué par le sifflement des balles sur un champ de bataille, qu'il trouva "charmant") ; autre légende mise en valeur dans la culture populaire, Davy Crockett, qui n'était semble-t-il qu'une crapule sanguinaire de plus.

Le livre tend également à dicerner deux approches différentes selon l'orgine des colons : celle des Anglais, pleins de méfiance et de mépris à l'égard des Indiens qu'ils ont toujours considéré comme des êtres inférieurs, et à contrario, celle des Français, dépeints par les auteurs comme des gens plus amicaux, cherchant plus à se mêler aux tribus, allant bien souvent jusqu'à épouser des femmes indiennes.

Et puis, bien sûr, ce livre est l'occasion de dresser les portraits des grands chefs indiens, ceux dont chacun a déjà entendu parler, les légendaires Sioux Crazy Horse et Sitting Bull, les Apaches Cochise et Geronimo, etc... Mais aussi les moins connus du grand public, qui ont pourtant joué un rôle aussi important, comme Tecumseh de la tribu Shawnee, ou Pontiac, chef des Ottawas. La plupart d'entre eux semblaient à l'origine plutôt bien disposés à l'égard des Blancs, mais le comportement toujours plus conquérant de ces derniers - qui revenaient sur leurs engagements à mesure qu'on découvrait de nouvelles richesses à l'ouest - les contraignit vite à revoir leur jugement. 

Bien évidemment, le livre s'attarde aussi sur les batailles qui ont accompagné l'expansion de la colonisation au fil des décennies, pour aboutir à la ségrégation que chacun sait par la création des réserves où la misère et les maladies finiront d'asservir les survivants de cet interminable conflit dont bien des éléments présentent quelques analogies troublantes avec la Shoah. A commencer par la déportation de la tribu Cherokee pourtant parfaitement intégrée au projet de société des colons (à cette époque, les Cherokees vivaient à la manière des Blancs, et en paix avec eux), avec le sombre épisode de la Piste des Larmes (en anglais : the Trail of Tears), un exode imposé par le gouvernement américain pour s'approprier leurs terres, assorti de milliers de morts chez les Cherokees durant leur périple de 2000 kilomètres. De quoi se demander une nouvelle fois de quel côté étaient réellement les sauvages.
par Hank publié dans : Sciences humaines
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Mardi 22 janvier 2008

marycrowdog-lakotawoman.jpgLa foi en la sagesse de l'homme "civilisé" inciterait à penser que l'animosité entre les Blancs et les Indiens d'Amérique s'est dissipée au fil des générations, et qu'il faut remonter à la fin du XIXème siècle pour en retrouver les dernières manifestations. Cette autobiographie de Mary Crow Dog (née Mary Brave Bird) nous démontre le contraire. Cette indienne métisse de la tribu des Lakotas (les Sioux) y raconte la reconquête de sa propre identité, de sa culture et de ses racines ancestrales, dans une Amérique des années 1960/70 qui n'a cessé de chercher à les anéantir durant plus d'un siècle. Chacun connait l'existence des réserves indiennes, ces miettes territoriales accordées gracieusement par l'immigrant Blanc triomphant à l'autochtone Indien vaincu, généralement dans le mépris de leur Histoire et des traditions des tribus concernées. Ce que l'on a tendance à ignorer, c'est la manière dont l'Etat Américain a cherché à annihiler toute trace de culture indienne au cours du XXème siècle, en interdisant notamment la pratique de la plupart des rituels religieux. Dans ce pays si épris de liberté, notamment de culte, les Indiens - pour la plupart forcés lors de leur reddition à se convertir au christianisme - n'avaient donc aucune latitude pour choisir leur religion et leur mode de vie. Mary Crow Dog raconte dans son livre toutes les humiliations, le déni et le racisme subi par son peuple et par elle-même, la citoyenneté à deux vitesses en vigueur dans un pays si fier de sa démocratie, et qui dit citoyenneté à deux vitesses dit également inégalité devant la justice, où dans certains Etats, il n'y a pas si longtemps, le meurtre d'un Indien était toujours considéré comme un délit mineur, mais où un délit mineur de la part d'un Indien était passible de sanctions pénales démesurées. Jusque dans les années 1970 (et peut etre meme par la suite encore), un Indien ne pouvait pas plus faire confiance à la médecine, ni même aux services sociaux ou à l'éducation de "son" pays : Mary Crow Dog raconte les stérilisations abusives de femmes Indiennes lors de banales hospitalisations, l'habitude qui consistait à retirer les enfants à leurs parents pour mieux façonner les jeunes générations aux modes de vie et de pensée des Blancs, ou encore l'extrême dureté de la scolarisation réservée aux Indiens. Ce livre est également un témoignage de l'Histoire du mouvement contestataire Indien initié dans les années 1970 (A.I.M.), et auquel Mary Crow Dog prit part de manière active ; elle relate notamment le plus retentissant fait d'arme du mouvement : le siège du site historique de Wounded Knee (où des sioux furent massacrés en 1890 par l'armée US), en 1973. Ce livre est également parsemé de nombreux détails sur les traditions du peuple Lakota (danse du Soleil, danse des Esprits, rôle de l'Homme-Médecine, etc...), mais sa partie historique est de mon point de vue la plus forte. Avec une amertume finalement assez modérée (n'importe qui serait haineux pour moins que ça), Mary Crow Dog narre la renaissance symbolique d'une nation dépossédée de tout, y compris de sa dignité. Les récents évènements rapportés dans la presse fin décembre 2007 (déclaration d'indépendance et renoncement symbolique à la nationalité américaine de la part de dirigeants sioux, voir liens annexes) tendent à prouver que les choses n'ont pas tellement évolué ces dernières années.

Quelques liens sur la récente déclaration d'indépendance de la tribu Lakota :
http://www.lexpress.fr/info/quotidien/actu.asp?id=463172&xtor=RSS-96
http://fr.wikipedia.org/wiki/Lakota_(Am%C3%A9rindiens)
http://www.republicoflakotah.com/ (en anglais)

par Hank publié dans : Sciences humaines
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Samedi 22 décembre 2007
memoiresdegeronimo.jpgUn document assez unique que cette biographie dictée  par le célèbre guerrier Apache à la fin de sa vie, à l'aube du XXème siècle, à un  fonctionnaire Blanc, et  commenté dans les années 1970 par  l'historien Fredrick Turner pour éclaircir certains points. La mémoire du vieil  Indien n'est pas toujours infaillible, mais la lecture de ses souvenirs et de ses impressions demeurent un moyen très intéressant de comprendre un peu la culture de ce peuple méconnu, souvent galvaudée par le cinéma. Géronimo détaille en plusieurs parties les  points qui lui tenaient à coeur :  la culture Apache, ses relations conflictuelles avec les Mexicains (pour lesquels il a conservé toute sa vie une  haine tenace depuis le massacre de toute sa famille par des troupes mexicaines), et bien sûr avec les Blancs,  vis à vis desquels on le découvre étonnemment apaisé (on comprend cette mesure à la fin de la biographie, en constatant que sa démarche tenait plus de la lettre ouverte au Président  Roosevelt pour faire entendre son besoin de retrouver avec son peuple son Arizona natal, alors qu'il était parqué dans une réserve de l'Oklahoma ; "faveur" qu'il n'obtiendra jamais). La majeure partie du récit s'articule autour de ses nombreux faits d'armes, les multiples traités de paix non respectés, les innombrables massacres de part et d'autre. On peut le trouver répétitif, mais on y trouve en filigrane une mine d'informations sur les coutumes de la tribu Apache, ses croyances, etc... Et puis bien sûr, cette biographie revient sur de nombreuses étapes du conflit qui mena à la reddition de Géronimo et des siens après des decennies d'âpres combats, et sans jamais patauger dans le misérabilisme, l'homme Blanc n'en sort pas grandi.
par Hank publié dans : Sciences humaines
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Mardi 13 novembre 2007

yvespaccalet-lhumanitedisparaitra.jpg  Yves Paccalet est un intellectuel multi-casquettes (naturaliste, romancier, philosophe, journaliste, etc...), dont le combat pour le respect de l'environnement remonte aux années 1970, à l'époque où il débutait dans l'ombre du commandant Cousteau. En une vie d'observation et d'espoirs déçus, Paccalet est passé de l'ombre à la lumière, ou inversement, selon les points de vue. Aujourd'hui, le naturaliste français est un humaniste repenti, et le portrait qu'il dresse de l'humanité et de ses chances de survie est édifiant. Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, "L'humanité disparaitra, bon débarras !" n'est pas un livre violent, ni même réellement polémique. Il s'appuie sur des faits scientifiques, économiques, et sociologiques, non sans une dose d'humour noir et d'ironie, pour prédire - ou plutôt prévoir - à plus ou moins longue échéance l'avenir des Homos sapiens que nous sommes : aucun. Selon son analyse, tout concourt à une extinction prématurée de l'espèce. Les causes qu'il désigne ne sont pas nouvelles (surpopulation et raréfaction des ressources, dégradation accélérée du climat dûe à la pollution humaine, risque de conflit nucléaire, etc...). Yves Paccalet s'en prend à notre système économique, dont la dépendance à une perpétuelle croissance nous précipite dans le gouffre (+ de consommation = + de pollution), il égratigne copieusement la nature de l'homme, sa prétention à se croire indispensable et propriétaire de la planète, son incapacité à voir plus loin que le bout de son nez. Et Paccalet ne se place pas vraiment au dessus de la mêlée, nous sommes tous des Homos sapiens, et à plus ou moins grande échelle, tous responsables de l'état piteux dans lequel se trouve notre environnement. Et comme aucun de nous ne consentira à faire les (gros) efforts nécessaires à notre survie, mais dommageables à notre précieux petit confort, la messe est dite : l'humanité disparaîtra, et avec elle, une majorité d'espèces qui ne lui ont rien demandé... 

Cet essai vient de sortir en édition poche, chez J'ai Lu.

Pour en savoir plus sur l'auteur, voir son blog : http://www.yves-paccalet.fr/blog/

par Hank publié dans : Sciences humaines
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